• Sur quelques à-peu-près de Michel Onfray

    M. Lochu, à propos de Michel Onfray

    Sur quelques à-peu-près de Michel Onfray« Maturité de l’homme : cela signifie avoir retrouvé
    le sérieux que l’on mettait dans ses jeux, enfant. »

                                                    F. Nietzsche,

                            in Par-delà le bien et le mal.

     

    De ses premiers ouvrages jusqu’aux plus récents, Michel Onfray m’a souvent trouvé en lecteur-ami, de son allant comme de ses idées. Une aisance à manier la langue, une vélocité de l’esprit accentuent la saveur de son hédonisme militant. Grâce à lui, notamment, j’ai rencontré un Diogène plus proche et la personne de Georges Palante, ou j’ai retrouvé un Nietzsche grand vivant, sans parler des figures de l’école qu’il affectionne. Et l’hédonisme qui est le sien m’a paru, les années passant, une étiquette reconnaissable que Michel Onfray collait sans gêne là où cela lui plaisait d’approuver, mais sans qu’il puisse ignorer que bien rares sont les lecteurs qui viendront le contrarier en lui opposant d’autres interprétations des secrets auteurs qu’il sait dénicher – secrets auteurs qu’il instrumentalise à souhait, l’important étant de voyager dans le monde des idées, en choisissant ses itinéraires et ses stations. Promeneur empressé, Michel Onfray requalifie ainsi ce qu’il traverse, philosophe moins soucieux d’un concept à décliner que d’une vision réactive, un avis certifié.

    Il est heureux d’avoir réinventé à Caen une « université populaire » où il enseigne gratuitement, devant des salles combles, une passionnante contre-histoire de la philosophie, tandis que d’autres intervenants viennent parler d’art contemporain, de psychanalyse, de féminisme, etc.


    Dernièrement la partition de Féeries anatomiques (1) a suscité quelques semblants de remous dans la sphère journalistique. On voyait dans cet ouvrage un essai audacieux prenant à contre-pied les prudentes réflexions publiées ces dix dernières années sur cette même question de l’usage du corps et de la bioéthique. Michel Onfray ne quitterait donc pas sa panoplie de rebelle médiatisé et donnerait lestement de son mousquet contre le flanc de la puissance judéo-chrétienne toujours en place.

    Étant donné que nombre d’idées contradictoires les unes aux autres sont tout d’abord exposées et soutenues, il faut attendre d’avancer dans la lecture pour voir quel camp Michel Onfray a choisi. Voir qu’il prend parti pour le droit à l’euthanasie, afin que le malade puisse garder le choix de mourir à l’heure qu’il décide. Voir qu’il contre-attaque les opposants au clonage à l’aide d’arguments pertinents colorés du Deleuze de Différence et répétition (2). Voir qu’il se prononce pour un eugénisme redéfini et rendu acceptable au nom du combat de la vie contre la mort, loin des propositions d’Alexis Carrel invitant au gazage des handicapés et des malades mentaux. Voir que – selon lui – il s’agirait plutôt de dire que là où la vie peut vaincre, elle doit vaincre. Sous ce rapport, le chapitre consacré au vitalisme pose la sécheresse du rationalisme appliqué, et lui préfère donc « un je-ne-sais-quoi essentiel duquel découle le réel ». Et, suivant le cher Paul Feyerabend, il pointe les limites des « hypothétiques certitudes » des médecins pour mieux souligner « l’intuition des philosophes » qui peut nous en apprendre davantage.

    Il semble surtout que Michel Onfray exalte tout ce qui, par la science, fait croire à une possible rémission de la mort et du néant. Un peu comme si la mort et le néant n’étaient pas déjà là, dans l’expérience que, vivant, nous en faisons en conscience.

    L’obsession antichrétienne d’Onfray lui est un ressort courant. Il dénonce dans l’agnosticisme un centrisme mou, lui préfère un athéisme franc et assumé. Au lieu du doute ou de l’indifférence, il revendique plutôt une certitude pour une autre. Il dénonce l’humanisme en tant que succédané du judéo-christianisme, ce qui ne le gène en rien dans son positionnement qui tient cependant assez d’un ethnocentrisme tout aussi « culturel ».

    Reste que la question des conditions de la vie n’est pas posée, n’apparaît pas. Et le contexte géopolitique n’est pas pris en compte. Quoique polémiquant très volontiers sur son époque, Michel Onfray pense en contemporain de Voltaire dans un monde au ventre arrondi depuis par deux siècles d’histoire démographique et industrielle. (3)

    Ce corps vivant, qu’exalte Michel Onfray, a besoin d’air, d’eau, d’un environnement. Et les mêmes techniques qui veulent sauver l’homme de sa condition jugée insatisfaisante ne s’épanouissent malheureusement, et jusqu’à preuve du contraire, qu’au prix d’une destruction de ce qui nous entoure. Seuls les États ou les entreprises dominants peuvent prétendre mettre en place les techniques qui font rêver le philosophe dont l’utopie exige des procédés. Les techniques atteignant ce niveau de puissance ne peuvent bénéficier qu’à une infime minorité, celle des dominants, justement. Notre ère est celle du capitalisme oppresseur, tout ce qui est puissant le sert. Les démocraties comme les dictatures sont asservies par la machine, sous prétexte de science. Dès les années 1930, pourtant, Jacques Ellul signalait la technique comme conduisant inévitablement « l’État à se faire totalitaire, c’est-à-dire à tout absorber de la vie. » (4) Pour sa part, Michel Onfray semble parfois camper sur des vues scientistes que l’expérience a pourtant déconcertées. Quand il dit « le pragmatisme seul peut remplacer efficacement l’idéalisme transcendantal qui détermine la pensée dans les mentalités communes » il oublie de préciser que ce pragmatisme doit s’appuyer sur des données valables, sinon, il reporte des erreurs. Or aujourd’hui, comme le note le philosophe Günter Anders, « on ne considère comme "objectifs" que les jugements prononcés par des objets. » (5) 

    L’audace que Michel Onfray défend avec panache peut tout aussi bien apparaître comme un aventurisme à la petite semaine. Son nietzschéisme l’invite sans doute à penser que « le corps est quelque chose qui doit être dépassé », encore faudrait-il à son tour dépasser le premier degré de cette formule… S’opposant à « une version libérale de la bioéthique », Michel Onfray prône une « bioéthique libertaire » qui viserait « le bonheur du plus grand nombre possible ». Ce genre d’assertion qu’il distribue volontiers montre sans doute la candeur dont il n’a su se départir ou, pire, les facilités vers lesquelles il se laisse aller. (6) Les résolutions d’un esprit combatif ne peuvent suffire quand il s’agit d’expliciter les bienfaits possibles de la recherche génétique. La démarche analytique la plus rigoureuse consisterait à ne pas s’appuyer sur des intentions mais sur des faits et des expériences. Au demeurant, l’histoire n’aurait-elle assez démontré que les être les plus criminogènes se recrutent chez ceux qui prétendent faire le bonheur du plus grand nombre ?

    « Les peurs dues au transgénisme ressemblent à s’y méprendre à celles qui accompagnèrent la naissance de l’électricité ou du chemin de fer, voire de l’énergie nucléaire -qui rappelons-le n’a jamais causé aucun mort : Hiroshima et Nagasaki, puis Tchernobyl procèdent du délire militaire américain, puis de l’impéritie industrielle et bureaucratique soviétique, en aucun cas du nucléaire civil en tant que tel. » écrit Michel Onfray dans une envolée dont on est en droit de se demander s’il l’a relue. La comparaison avec la naissance de l’électricité est bien connue, de bonne guerre, passons. Sur le nucléaire, une réponse assez tentante serait de dire que le nucléaire strictement civil n’existe pas, ce qui pourrait se démontrer sans grands détours. Mais ce négationisme quant aux victimes de l’industrie nucléaire dit civil, peut-on le mettre sur le compte de l’ignorance ? (7) Pour ce qui est de l’aspect paralogistique de la citation, il va falloir toquer chez l’auteur et le prier de nous expliquer comment il compte mettre fin aux délires des militaires, à l’impéritie des bureaucrates. Aux délires des humains, en quelque sorte… Alors ? Lobotomie ou rééducation ?

    Qu’il vaille mieux lire les philosophes que le journal, comme le demande Onfray, certes, mais on peut aussi observer autour de soi, à l’occasion, que le crime organisé – sous tous les noms qu’il porte – est une activité prospère et sans mesure, spécialement chez ceux qui disposent des pires instruments. Le désir des faibles et des inertes n’est pas moins d’échapper à la violence mortifère que de profiter des « avancées » de la science, sans voir qu’elles se serrent les coudes. Le travail des intellectuels est de montrer ces liens et non pas d’endormir les consciences. Le sentiment de certains esprits réputés sages est qu’une société nucléarisée, comme une société eugéniste, n’est tout simplement pas compatible avec la démocratie.

     Pour sa part, le président directeur général d’Électricité-de-France défendant le programme nucléaire déclarait en 1974 :« Il est certes peu attrayant de s’acheminer vers un monde où un strict contrôle des activités dangereuses s’imposera de plus en plus aux nations et aux individus. Mais n’est-ce pas le sens constant de l’évolution d’aller vers une complexité et une organisation croissante. Et si, paradoxale soit-il, n’est-ce pas là la condition d’une plus grande liberté  “intérieure” ». (8) Un propos en forme d’aveu qui devrait interroger toute personne se disant libertaire, même si le mot « libertaire » est devenu une tarte à la crème pour appétits libéraux récupérateurs, les mêmes qui justifient l’égoïsme au nom de l’individualisme.

    Et, pour insister lourdement dans cette rubrique atomique – si emblématique dans ce débat – rappelons encore une fois que les crimes d’Hiroshima et de Nagasaki furent moins des actes de guerre que des démonstrations scientifiques. Les guerres récentes menées par les occidentaux en ex-Yougoslavie, en Irak, en Afghanistan furent évidemment des occasions de tester de nouvelles armes. L’économie dans son ensemble est plus que jamais tournée vers la guerre. (9) Michel Onfray se sent-il capable de ramener les militaires, c’est-à-dire tous les décideurs capitalistes auxquels ils sont liés, à la raison ? Oublie-t-il que le parti nazi fut financé notamment par le groupe chimique B.A.S.F., toujours florissant ? Que Monsento fut le créateur du fameux agent orange. Il n’y a pas si longtemps, Bayer a tué des centaines d’Espagnols avec un insecticide, quoique l’huile contaminée ait eu bon dos. Michel Onfray oublie-t-il que ses livres – édités par Grasset, du groupe Lagardère – profitent à un géant de l’armement ? Les philosophes ne sont pas des enfants de chœurs, les scientifiques et les mafieux de l’industrie chimico-pharmaceutique non plus. On peut gloser sur un homme-machine version transgénique, cependant nous ne sommes plus au temps de La Mettrie. Il ne s’agit plus que de monétarisme péremptoire et de domination par la terreur. Jouissance maladive sans lendemain dans le « monde fini » annoncé par Paul Valéry. (10)

    Encore aujourd’hui, la maladie qui tue le plus dans le monde est le paludisme. Comme elle ne tue que des enfants pauvres, principalement en Afrique, aucun téléthon ne lui est consacré et les budgets des labos sont pris par ailleurs. Quant au cancer du sein, que Michel Onfray a les meilleures raisons de haïr puisqu’il a atteint sa compagne (c’est lui-même qui nous le narre en hors-d’œuvre de son essai), le meilleur moyen de le combattre reste de l’éviter. Or il apparaît qu’il est dû, dans la plupart des cas, à des problèmes environnementaux. (11) Seulement les intérêts immédiats des chimistes pollueurs et médicamenteurs ne recouvrent pas ceux des populations, et la maladie reste un marché inattaquable, où les profits sont les plus considérables.

    À hurler avec les loups qui régentent ce marché, tout en se croyant rebelle, ne devient-on loup et demi ?

    Pourquoi cette stigmatisation de la précaution, ce mépris de la peur - qui revient sans cesse sous la plume de Michel Onfray ? Pourquoi le fait de combattre la honte de soi et la pusillanimité devrait-il nécessairement se doubler d’un combat contre l’humilité et la circonspection ? Son confrère Hans Jonas est apprécié par Onfray quand il examine le droit de mourir mais attaqué quand il conçoit le principe responsabilité, sans que soit cherché le rapport entre ces deux pôles de réflexion… « La peur du clonage révèle le nihilisme de la chair de son contempteur » préfère écrire l’auteur de Féeries anatomiques, très hardi dans ses catégorisations. Du coup, on s’interroge, ne serait-ce pas plutôt la science qui se révélerait nihiliste en niant tout intérêt à la vie pour mieux fabriquer des objets animés ?

    « Freud raconte dans le détail comment le renoncement à soi nourrit la civilisation et de quelle manière cette opération de scission d’avec le milieu de chacun engendre le malaise » nous rappelle Michel Onfray, oubliant peut-être l’avertissement du même Freud qui concluait Malaise dans la civilisation en disant : « Les hommes d’aujourd’hui ont poussé si loin la maîtrise des forces de la nature qu’avec leur aide il leur est devenu facile de s’exterminer mutuellement jusqu’au dernier. » C’est sans doute, effectivement, un regard sur la civilisation qui fait défaut chez Michel Onfray. Pour l’heure, c’est un homme pressé, il développe son discours, souvent brillant, sans prendre le temps de respirer, de faire corps avec ce qui l’entoure, et sans non plus toujours bien écouter ceux qui l’interpellent. Sa condescendance envers ses contradicteurs, il la confie sans vergogne à son Journal hédoniste (12), refusant la monnaie de son succès et voyant trop souvent des jaloux et des ratés partout où pointe un bémol contrariant, comme si son sort, à lui, était enviable forcément. En quelque sorte, comme à tout un chacun, il arrive à Michel Onfray de s’égarer dans des vaines approximations. Son ambition émancipatrice est belle et grande mais je crains que ses à-peu-près ne gâchent un jour notre plaisir de lecteur et notre motivation à le suivre.

    M. Lochu
    in Le Mouton fiévreux (1ère série) n°13, (mai/juin 2004).



     voir aussi ce papier de LL de Mars sur Michel Onfray, suite à la réaction de ce dernier vis-à-vis de "l'affaire de Tarnac"  

      ou cet autre de Claude Guillon, sur le même sujet.

    Notes :

    1 : Michel Onfray, Féeries anatomiques, Ed. Grasset, 2003.

    2 : Gilles Deleuze, Différence et répétition, P.U.F. 1969.

    3 : Voir à cet égard La Philosophie féroce (Éditions Galilée, 2003) qui regroupe 25 articles que Michel Onfray a d’abord publiés dans le mensuel Corsica.

    4 : Jacques Ellul, La Technique ou l’enjeu du siècle, Réed. Economica, 2004.

    5 : Günter Anders, L’Obsolescence de l’homme, Ed. Encyclopédie des nuisances & Ivréa, 2002, p.79.

    Les projections effectuées sur ordinateur, dans le domaine de l’économie ou de la météorologie demeurent aléatoires, nul ne l’ignorent. Mais les limites de la machine, comme celles de l’expert, concernent tous les domaines scientifiques. Une puissance de calcul n’est pas une puissance de raison, elle n’est même pas une garantie d’infaillibilité.

    6 : Trente ans en arrière, Gilles Deleuze eut l’occasion de dire son mot aux « nouveaux philosophes » dans un texte reparu récemment. (in Deux régimes de fous, Ed de minuit 2003.) Il leur faisait le reproche de ne parler que selon de « gros concepts, aussi gros que des dents creuses, LA loi, LE pouvoir, LE maître, LE monde, LA rébellion ». Il n’est pas sûr que Michel Onfray soit toujours en mesure d’échapper à cette même critique.

    7 : Selon l’ONU, la catastrophe de Tchernobyl fera, à terme 6 à 7 millions de morts. Dire que ces morts sont le fait de l’impéritie d’une bureaucratie soviétique, c’est laisser entendre un peu vite que cette impéritie est impossible dans tout autre contexte, sans parler des erreurs pouvant survenir même au sein d’organisation excellente.

    En France, les travailleurs du nucléaire les plus exposés sont le plus souvent des travailleurs précaires, sur lesquelles il est difficile de réaliser des études épidémiologiques. L’augmentation de la radioactivité dans l’atmosphère est la cause de nombre de cancers (et pas seulement les cancers de la thyroïde), de morts. Par ailleurs, le responsable CGT (syndicat pro-nucléaire) de la centrale nucléaire de Bugey (Aine) a déclaré récemment (le 14 octobre 2003) : « nous allons vers un AZF nucléaire ». Un document EDF daté du 28 décembre 2003 évoque également des risques d’accidents dûs aux économies demandées sur la maintenance. (source : revue Silence n°309, mars 2004).

    8 : Cité in Bella et Roger Belbéoch, Sortir du nucléaire, c’est possible avant la catastrophe, l’Esprit frappeur.

    9 : Cf. Logique d’empire, logique du pire, Éd. Cénomane, 2003, article dans Le Mouton fiévreux n°12.

    10 : Ce «monde fini» étant alors l’habitacle spatialement limité dans lequel les utopies chères à Michel Onfray – essentielles à la respiration et à l’éventuelle construction des sociétés sans dieux – apprendraient à se glisser, en le redessinant.

    11 : Quelques références trop fraîches pour que Michel Onfray en ait eu connaissance au moment où il rédigeait : Une étude scandinave récente attribue 73 % des cancers du sein, 68 % des cancers de la prostate, 65 % des cancers coloctéraux à la pollution de l’environnement. Différents journaux français de février 2004 s’en sont fait l’écho. Voir également le livre du cancérologue Dominique Belpomme, Ces maladies créées par l’homme. L’auteur attribue 80 à 90 % des cancers à la dégradation de notre environnement. Il précise que « l’augmentation du nombre de cancers ne concerne pas seulement les sujets âgés, mais aussi les sujets jeunes, en particulier les enfants. » Précision : le nombre de cancers est de 20 % plus élevé en France que dans le reste de l’Europe.

    12 : Cf. L’Archipel des comètes, Grasset, 2001.


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