Patrice Repusseau, à propos d'un dessin de
Serge Paillard
Serge Paillard, La mémoire des Ténébrions (décembre 2000)
Un an plus tard, après avoir été hanté des mois durant par le mot “ténébrion”, Serge Paillard a fini par rendre hommage à l’insecte qui porte ce nom sous la forme d’un dessin circulaire, “La mémoire des ténébrions”, qui prolonge naturellement cette série d’images parentes, toutes très proches de la gravure par leur minutie réaliste, volontiers surréelle.
“Ténébrion” signifie : “lutin des ténèbres”, “ami des ténèbres”. C’est un coléoptère taraudeur d’un noir profond qui habite les lieux sombres et dont les larves vivent dans la farine. Contrairement à ce que son nom extraordinaire pourrait donner à penser, il s’agit donc d’un insecte très commun.
Il n’est guère étonnant que cet ami des ténèbres ait suscité un intérêt aussi profond chez un artiste tiraillé entre le jour et la nuit, la constriction et l’expansion, car le repli sur soi et l’exploration des grands fonds ne débouchent pas toujours sur une aurore immaculée !
“La mémoire des ténébrions” est une incontestable réussite du point de vue esthétique. A la parfaite symétrie, qui donne force et assise au dessin, s’ajoute une très haute définition de l’image due à la qualité du grain délicat qui affine le concert des noirs, des gris, et des blancs.
Serge Paillard a voulu représenter ici le sanctuaire du ténébrion. Juché sur la margelle d’un puits, celui-ci peut descendre sous terre et visiter son propre musée divisé en trois salles correspondant aux trois étapes de sa vie. A gauche, une petite poche vésiculaire où naissent les larves. Au beau milieu de cette cité souterraine se trouve une grande salle, comme un terrier oblong où les ténébrions vivent leurs vies d’insectes. Enfin, sur la droite, une autre cavité presque identique à la première représente une crypte, au fond de laquelle un insecte défunt gît sur le dos.
Sous cet ensemble, et comme en suspension dans l’obscurité de la terre, flotte une mystérieuse sphère noire aux antipodes du vrai soleil, lequel brille de tous ses feux au beau milieu du ciel, tout en haut de l’image. Un minuscule croissant de lune signale la présence de cet astre presque fantôme et invisible.
Comme toujours chez Serge Paillard, l’immédiatement perceptible n’est qu’une pellicule, une enveloppe bien superficielle, et il n’est pas besoin de beaucoup d’imagination pour voir ici, en détail, le prélude à une union très poétique et érotique entre le bas et le haut, qui est aussi naissance - ou, plus précisément peut-être, désir de naissance - de l’obscurité au grand jour.
En fait, d’une main ingénue, et avec un humour tendre et cocasse, Serge Paillard nous fait vivre un événement important, et peut-être même le moment crucial de l’existence du ténébrion qu’il installe comme dans une capsule au sommet d’un sexe-fusée dressé vers le soleil.
Debout dans son habitacle, les pattes de devant levées vers le soleil, le ténébrion paraît très impatient, mais aussi captivé, fasciné par le spectacle de l’astre du jour qu’il ne peut contempler que derrière une vitre.
Tout est en place pour l’achèvement, l’accomplissement de son plus cher désir, mais l’acte peut-il se produire ? Ce qui vit dans l’obscurité peut il pénétrer la lumière ? La consommation du mariage - des noces d’or de la terre et du ciel - est-elle même envisageable ?
Divin et diabolique, le lutin des ténèbres subit une tension terrible. Impulsion vers l’avant, et arrière-pensée. Renoncer à sa nuit pour se naître plein jour ! Troquer l’habit de suie contre la livrée de lumière. Enfin se délivrer. Voyager du ténébrion au scarabée sacré d’Égypte !
Lutin mutin. Va-t-il se révolter avec violence, se rebeller contre tout son obscur ? Quelle douleur chez le ténébrion - partagé, déchiré.
Séduction, répulsion. Ecartelé entre deux pôles. Il souffre de son mal et, cependant, le pur bonheur l’effraie. La perspective de la délivrance totale lui est insupportable. Se décharger de son obscurité si lourde et s’envoler enfin, ébloui de lumière !
La question de l’orgasme. Exploser en plein feu, sans retomber en cendres. Et, par-delà le sexe, l’immense mer d’amour, l’océan sans rivages, et sans ombres non plus, est tout à fait insupportable au ténébrion. Dans le froid de son trou, il en a même des frissons.
À ses moments d’abattement et de mélancolie, le cafard peut-il broyer son noir ? Cela le sauverait une bonne fois.
Dans “La métamorphose” de Franz Kafka, c’est au sortir d’un cauchemar, et non après un rêve merveilleux ; que Gregor Samsa s’est trouvé transformé en blatte ! Quelle faute payait-il, quelle horrible transgression pouvait lui valoir une régression aussi punitive ?
Le ténébrion taraudeur, taraudé à son tour. Les lampions de la fête perdue l’obsèdent. Ils ne le lâchent pas : lampions de l’illumination.
Brimborion, minuscule atome. Le ténébrion ou l’ion des ténèbres. L’ion sans crinière, privé de sa couronne de soleil. Le roi déchu, aveugle, cherche son royaume à tâtons.
L’enjeu de cette lutte avec l’ange : enfin passer la tête, crever la poche d’ombre et goûter la lumière, baigner dedans. Vaste programme, et quête universelle.
Patrice Repusseau
22 avril-5 mai 2000
in Tiens n°10, 2000.
Le texte intégral de Terriers du ciel a été publié dans le n°90 de 303, 2006. On peut le retrouver sur le site de Serge Paillard 