• Tombeau pour les enténébrés (extrait)

    Marcel Moreau

    Tombeau pour les enténébrés (Marcel Moreau)     

    © jean-david moreau

     

    Au sortir du gouffre, l’avaricieuse lumière,
    Hépatique et fuyante…
    Je ne sais quelle affliction d’un ciel
    Qui ne sait plus s’ouvrir,
    Ni rire, ni bleuir…
     « J’échangerais tout ton gris contre une parcelle d’azur »,
    Disais-je, les jours où le Malheur
    Me regardait creuser dans des livres sans joie
    Des vides à son image qu’il remplirait de pluie…
    En ce temps-là, je cherchais dans les hautes cardeuses
    Des nuages légers,
    Des laines qui seraient pâles
    À défaut d’être pures.
    Entre les écheveaux,
    Je voyais une Parque, Atropos de son nom,
    Se saisir de mon fil
    Et en jouer, d’une ondoyante main,
    Perverse et sectionnante…
    J’avais de la culture, moi.
    Une grande culture descendante.
    Des étouffements, des goulets,
    Des entrailles — toutes sortes d’entrailles —
    Des complications souterraines, je savais tout…
    Le Borinage fut ma première université
    Des ténèbres…
    Les matières enseignées
    Étaient des sifflements de bronches,
    Des bonheurs écourtés,
    Des ahans de forçats
    Que négrifiaient des mœurs anthracite…
    J’écoutais le grisou
    M’empêcher de chanter…
    Même muet, il était si rauque, si bruyant de péril…
    Bien des ensevelissements
    Semblaient interminables…
    Des hommes passaient de la nuit à la Nuit
    Sans l’insigne transition
    Des adieux aux aurores…
    Peut-être certains enviaient-ils
    Les taureaux tombant parmi les ors,
    Les fastes, les magiques Andalouses
    Ivres de coloris,
    Et du sang de la bête,
    Expressionniste et grave…
    Ainsi je me souviens
    De tant de corps qui jamais ne bronzèrent,
    Mais qui savaient danser
    Dans des bals qu’on eût dit portuaires,
    D’Amsterdam ou d’ailleurs, l’accordéon aidant.
    Ce n’était pas la mer, éternelle et changeante,
    Qui grondait près de là…
    C’était sous nos pieds,
    Sous la trépidation musette,
    Un abysse pétrifié,
    Ce faux sommeil d’un monstre
    Lové sur son enfer,
    Entortillé de veines,
    L’empire parfait du silence qui tue.
    Et ceux qui valsaient au-dessus des dangers
    N’étaient point des aigris, ma foi…
    Ils savaient faire humour
    Et franche salacité
    D’un fort moment de bière et de flonflons mêlés
    Et de femmes un peu lourdes,
    En robes plutôt blanches
    Qui ne penseraient aux noires que le lundi à l’aube.
    Oui, nous aimions déjà les feux légendaires,
    Rêvions à ces châteaux fameux,
    Embarrassés de douves,
    Entêtés d’épées, de vin et de complots
    Et où des seigneurs rentrés de la guerre
    Brisaient de gentes dames
    Sous des assauts nouveaux…
    Mais les mines,
    C’étaient nos antichâteaux,
    De plus d’oubliettes que d’échauguettes…
    — Carreau contre chemin de ronde —
    — Berline contre carrosse —
    Les lectures nous faisaient enfourcher
    De fiers destriers…
    Nos sentiments, eux,
    Allaient aux chevaux d’en dessous,
    Funèbres, jamais ne hennissant…
    Et quelle terrible objection au donjon
    Que ces tours de fer,
    Indifférentes et sombres,
    Où une roue lunaire
    Semblait instruire le jour de la fin de tout jour…
    Nos antichâteaux étaient pris d’assaut,
    Au fond, tout au fond,
    Par d’étranges légions
    Au parler éraillé…
    Et des têtes à risques
    Sous des casques coriaces
    Affrontaient pour la question du vivre
    La question du survivre,
    Ce bastion tellurique, colossal, minéral…
    Qu’il fallait faire trembler…
    Oui, comme elles étaient dures,
    Comme elles étaient hostiles,
    Les fortifications enfouies,
    De basse courtine,
    Démolies sans victoire,
    Sans la très forte ivresse
    De bondir dans l’espace si chèrement conquis…
    Il y avait plus de fantômes dans nos antichâteaux
    Que dans les manoirs d’Écosse…
    Les guerriers du renfermement
    Ont mémoire d’hécatombe…
    Ils pourraient dire :
    L’ennemi n’a tiré qu’une fois,
    Mais c’était la fatale…
    Sous éboulis, combien de massacrés
    Avaient dans le regard le pire éblouissement…
    Les yeux des mineurs s’exorbitèrent pour rien,
    Pour la suprême salve qui ne laisse nul souvenir…
    Dehors, des sirènes avaient hurlé
    Le blême épouvantement.
    Des femmes qui étaient veuves
    Et celles qui redoutaient de l’être
    S’agrippaient encore dignes
    À des espoirs sans Dieu, et même avec, dit-on…
    Où donc, en quelle catégorie de la servitude,
    L’alimentaire fut-il à ce point sacrificiel,
    Réunit-il nombre si grand d’humiliés, d’offensés ?
    Et où ailleurs qu’ici aussi souvent
    Les linceuls se comptèrent en tonnage ?
    En ces moments-là de la catastrophe,
    D’âpres camaraderies
    S’épuisaient en obscures saintetés.
    Frères rescapés, frères disloqués :
    Des uns aux autres, l’acte multiplié
    Du vrai amour humain…
    Tout était folie : la poussière,
    L’asphyxie, peut-être la consumation,
    Et même ces gestes invisibles
    Qui cherchaient des issues
    Au destin des damnés…
    Et ce qui était fou, c’était la hargne incombustible
    De ceux qui croyaient encore au souffle de la vie,
    À des miracles de coups sourds
    Frappés aux portes du néant…
    Ainsi, les antichâteaux faisaient leur chemin
    Dans nos pensées inquiètes,
    Et pour tout dire âcres,
    Charbonneuses ô combien d’aspirations maudites,
    Voire de tensions vers l’impossible grâce.
    Ils creusaient en nous des fosses
    Qui seraient occupées plus tard, et agrandies,
    Par des livres obsédés de percée,
    D’abattage,
    De progression dans l’insondable de l’être…
    Si jeunes, nous étions si pessimistes…
    Déjà, il était sûr que nous exciterions en nous
    Le gang de nos démons…
    Nous étions palpitant de quelque chose
    Qui ressemblait au gisement commun
    Du Bien et du Mal…
    Nous étions en proie à des passions
    Qui nous venaient de la Déraison
    Considérée comme un des beaux-arts,
    Beaux par le Feu et arts par le Vertige…
    Nous créions des boyaux
    Où s’engageait, hargneux,
    Notre extracteur de Vrai…
    Et si vous saviez comme notre Vrai à nous
    Était irrespirable et emmuré…
    Parfois n’était point de trop
    Notre bon goût de déposer des explosifs ici et là…
    Ils ouvraient dans nos tabous
    Des brèches de sonorités bleues…
    Nous étions menacés d’obscènes déflagrations
    Pour une seule de nos rencontres avec le plus fieffé
    De nos débordements…
    Par le jeu des trouées, des chutes et des remontées,
    Nous devînmes de rudes psychologues, pardi…
    De notre enfance se fascinant de houille,
    Nous reçûmes une part de notre conscience tragique…
    Et sans la musique des mots,
    Comment eussions-nous pu faire danser nos accroupis,
    Nos figures carcérales et autres enchaînées fureurs ?

     

    in Marcel Moreau & Jean-David Moreau, Tombeau pour les enténébrés

    L'Éther Vague-Patrice Thierry éditeur, 1993.

     

     

     


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