• Tony Duvert, 1967…

    Tony Duvert

     


    Tony Duvert, 1967…


    Il dormait. Je n'avais qu'à baisser le bras et je tenais ses fesses. Sur ses lombes, une touffe de poils triangulaire, très souple aux pressions, que je savais noire et brillante. Épaisse, la peau roulait sur les muscles tressés. Mais je ne peux faire ici, librement, la topographie de son corps.
    Après tout, qui me le reprocherait ? Je ne sais pas. Il n'y a rien de plus décent qu'un corps nu, rien de plus innocent et banal que de le parcourir de la main. Alors ? La censure dont je suis victime, c'est en moi qu'elle se trouve ; les ellipses que je m’inflige, moi seul les réclame. C'est trop facile.
    La surface de chaque part des fesses est rugueuse. Au départ du sillon, on touche à l'os ; en descendant, on s'enfonce peu à peu entre les chairs ; les poils y deviennent plus abondants, plus serrés, moins secs. Tout en bas, élastique, alors que la main s’emboîte profondément, bouche plissée, pâteuse ; au-delà, entre les cuisses, une crinière de broussailles rêches ; au-delà encore, en fouillant, on saisit, granuleuses, les couilles. Tout un chemin où se perdre, qui se parcourt immobile.
    Cette exploration m'énerva. Il me sembla qu'à osciller un peu, je pourrais déverser le marin vers ma droite pour me dégager.
    J'y parvins sans l'éveiller. Il ne ronflait pas, mais je sentais sa torpeur épaisse.
    Devant lui j'étais libre enfin. L'obscurité, son corps endormi, ma légère hébétude - mon désir le disputait au sommeil - m'incitaient à me croire dans un rêve éveillé, acteur. Je pouvais m'accorder toutes les licences ; malgré mon âge, je pouvais être, à l'insu du marin, le maître de ce grand corps.
    Je me recroquevillai en bas du lit, sous les draps. Le dos des cuisses était ample à caresser ; je voulus reconnaître la forme de ses jambes, leur profil, leur os lourd : réuni dans ma main, je marchai tout au long, attentif au roulis, aux pentes, aux chutes brusques, aux contours étirés, m’enfonçant quand la chair s’attendrissait, épousant les courbes quand elle était trop dure. Ma bouche accomplit la même route sur l'autre jambe, depuis le creux du genou ; la peau fine, sensible, des lèvres, m'apportait de nouvelles connaissances grâce auxquelles l'image bâtie par mes doigts se complétait dans ses détails. Puis ma langue sortit, mes narines respirèrent, et j'installai, dans ce croquis, les couleurs. Je n'eus qu'à entourer une cuisse de mes bras, presser sous mon torse le reste de sa jambe, pour y ajouter le volume. Où menait ce chemin, où s'arrêter ? Des lombes. La nuque, une longue gouttière partage le dos, qu'on peut suivre dès l'entrejambe ; parcours simple, impérial, dont l'unité invite aux plaisirs déployés.
    Une face de son corps m'était inaccessible : sinon, il y aurait eu bien d'autres voies encore pour gagner, après toutes sortes de haltes, de rencontres, de morsures, au terme d'un long voyage dans l'architecture de ce palais à forme humaine, l'unique ouverture velue où je jouais maintenant.


    Extrait de :  Tony Duvert, Récidive,
    éditions de Minuit, 1967.



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