• Toute la science future des sensations (sur Malcolm de Chazal)

     Éric Meunié : Mission Chazal, octobre 1994 - mars 1995 (notes)


    Toute la science future des sensations (sur Malcolm de Chazal)




























    Comme tout part de la conscience et que l’homme s’est extradé
    de la vie comment ramener l’homme à la vie en partant de la conscience ? (1)

     


    Ma mission Chazal est la superposition d’un livre et d’un lieu, Sens Plastique et l’île Maurice, avec le risque couru du rapport inattendu, mais que suis-je venu chercher sinon ce sentiment d’étrangeté qui fit écrire aux premiers temps de la conscience réflexive. Quand le miroir psychique cesse de suffire à l’étonnement, et que ses feux affadis ne suscitent plus le monde par émulation, il reste à se projeter physiquement dans l’espace. Chaque voyageur se laisse enfermer dans la carlingue pour une raison secrète. Mystérieuse assemblée emportée au-dessus de l’océan. Pour ma part, je vole en mémoire d’une lecture de Chazal à seize ans. Quel autre sens aurait l’émotion du décollage et toute l’entreprise aéronautique ? Sens Magique.

    Roissy la nuit est une cité industrielle grouillante dont toutes les activités convergent au moment où se produit l’accélération des réacteurs et la disparition énigmatique, presque criminelle, d’un gigantesque avion dans le ciel noir.

    Situation littéraire : l’écran de projection cinématographique affiche à l’intérieur de l’avion sa position extérieure, reportée sur une carte géographique (nous survolons Le Caire, quelques minutes et voici Djeddah, puis Djibouti sous notre reptation), réalité qu’il faut imaginer en humant l’espace toujours égal de la carlingue. Comme si sous nos pas d’infirmes, sous notre sommeil, sous la tablette, sous mon siège, à tout instant s’étendait le monde représenté sur une page et qu’une soufflerie sonore rendait à la fois inaccessible et concevable.

    Une seule minute de sommeil (mais propulsée à mille kilomètres heure), cela suffit pour que Paris soit devenu hier soir. Nous respirons toujours l’air parisien cependant, jusqu’à ce que montent à bord les agents du contrôle sanitaire armés d’aérosols, qui nous aspergent et nous observent en avançant dans les allées. Je comprends à la seconde la tristesse inconsolable d’un immigrant.

    Escale aux Seychelles. Sitôt descendu de l’avion, la fièvre. On reste ébahi sur le tarmac en plein soleil (de la piste on voit l’eau, une ligne bleue, et un îlot), ravi subrepticement de se défaire pli par pli de l’hiver. Puis impossible de remuer. Un étau dessine les tempes. Est-ce qu’on ne dormira plus ? Air saturé d’humidité que tamponne une respiration courte. Face enflée. La pire piscine scolaire. Les petits cartons rouges transit, distribués à l’entrée du hall vitré, deviennent instantanément des éventails, faiblement agités par les mains familières et blêmes.

    Maurice. Autour de l’aéroport s’étend un paysage tropical à grande échelle et personne ne semble s’en étonner. Champs d’ocre doux, palmiers, air embaumé de chaud.

    Je fais la vie venir à moi en me l’intégrant en esprit - et une fois la chose obtenue, je fais la vie se penser en moi, au lieu de moi-même penser la vie… (2) L’acte poétique est le même partout : s’abstraire et fondre à neuf sur son objet. Le tourisme déplace dans les images du monde et l’analogie déplace la logique intime pour débarquer autrement dans ses images habituelles. Chazal vécut plusieurs années sur la terrasse d’un hôtel de luxe, au Sud-Ouest de l’île. Faire de la peinture au soleil, respirer l’odeur du sable, jouir sans scrupule d’exister, on ne rencontre pas cela dans les sévères systèmes français, qui se réfèrent toujours, même pour s’en écarter, à la haute valeur de l’étude. Un fond honorifique de travail est le fond commun à toute notre littérature. Quel profit retirer de ce travail, si ce n’est, n’aurait du être, au lieu de la perdre à l’étude, la vie même ?

    Nous envions à Chazal (ou/et rejetons tour à tour) la liberté qu’il prend avec la forme littéraire lorsqu’il décrète livre achevé un ensemble hétéroclite de notations et publie sous le nom méthodologique de Sens Plastique rien d’autre que l’exact report de ses carnets, livrant au jour le jour les preuves périphériques de son illumination. Ce fouillis de notes en atteste, la nature a parlé par lui. L’homme ne retouchera pas. Car il ne localise plus son esprit comme seul émetteur, mais poste de transmission. Ce qu’il dépose à mesure le dépossède. Il n’y reviendra pas.

    Curepipe est probablement la ville la plus laide que j’aie jamais traversée. Une sorte de banlieue nord parisienne qu’une guerre aurait en partie soufflée, où survivrait dans des taudis une population étonnement douce et jeune. De ci de là, parmi les décombres, un palmier hautain se dresse avec faste et grotesque, secoue ses quatre palmes dans la bourrasque, comme une girafe éternuerait à Sarcelles. Sur ce désordre, cette saleté, cette ébauche de cité en béton bizarrement inachevée, la pluie tombe, légère et continue, presque horizontale par le vent. De jeunes indiens entrent et sortent de la cafétéria lugubre mais propre où j’ai fait halte pour dîner avant d’aller me coucher dans mon horrible hôtel soviétique. Les jeunes filles sont belles et bien vêtues, touchent avec grâce les objets d’esthétique vieillotte exposés dans d’obscures et poussiéreuses vitrines : restaurant, épicerie, bar ? Tout un réseau labyrinthique de commerces répugnants se ramifie dans la ville, dont il constitue la substance, le centre — et qu’on pourrait comparer à nos commerces de proximité, nos trois boutiques en rez-de-chaussée de H.L.M., mais démultipliées, invraisemblablement et semblant devoir répondre seules aux besoins de civilisation, de vie sociale, de culture ou de loisir. Il ne me vient qu’un mot en parcourant l’interminable couloir qui mène à ma chambre : concentrationnaire.

    Bien loin de me rendre autre, le voyage radical achève au contraire de m’enfermer dans mes pensées obsessionnelles, pour lesquelles ont brutalement disparu les interlocuteurs habituels. Autre est ce nouveau pays avec ses avenues et son trafic routier, autre la vie que mènent pour eux-mêmes ceux qui y habitent et dont il me semble que je ne verrai jamais que le profil. Toucher cet autre, avancer seulement la main, s’adresser à une jeune indienne dans le bus — sacrilège, puisqu’il n’existe pas d’interface. D’où sortent-ils, comment se sont-ils connus, ceux qui s’embrassent sous les arbres, quelle mystérieuse activité leur octroie ce répit dont ils profitent avec ostentation sur les pelouses du jardin botanique ? Comment pourrais-je venir ici accompagné d’une de ces jeunes femmes ? Je n’en aurai sans doute pas le temps, assez de temps cependant pour m’en désespérer. Plus qu’à chercher l’exacte situation de cette fleur d’azalée qui un jour de 1947, à l’en croire, regarda Malcolm de Chazal, c’est à cette pensée que je me suis livré, en arpentant les allées. Si Chazal était venu ici pour flirter, jamais la fleur n’aurait reflété sa conviction.

    Chazal et son azalée : Chazalée, femme sens-plasticienne.

    Rapport de mission. Un feutre noir vissé sur la tête, de grosses lunettes, vêtu à la ville comme à la plage d'une veste de tweed, élégamment décalé, portant nœud papillon, mais traînant avec lui une tente de bazar (petit panier de vacoas), tel nous apparaît, par nombre de témoignages et quelques photographies, Malcolm de Chazal. Si le visage est un corps en plus petit, le sien contient toute l'étendue de l'œuvre à venir. Visage iguane doté de petits yeux bleus perçants, face rocheuse annonçant Petrusmok, grande tête bosselée par le travail mental qui y fut forgé : ce chimiste sucrier, ingénieur renégat, semblait prédisposé à utiliser son propre corps comme laboratoire et faire affleurer l'invisible dans le visible et l'inouï dans la littérature.

    “/.../ Une bosse à la terminaison nord de mon front s'est considérablement élargie depuis quelques années, bosse logée dans la partie du crâne qui, selon les phrénologues, correspond à la partie mystique du cerveau humain. Ce qui semble prouver par observation empirique que le crâne humain, qu'on considère définitivement formé à l'âge adulte, se tend, se déforme, se reforme, lorsque l'homme subit des évolutions ou des involutions de la pensée provoquées par des causes psychiques. Ce remodèlement, dans mon cas, que nombre de gens ont observé, explique et confirme la thèse que je suis arrivé à pénétrer dans les niches supra-sacrées du subconscient par effort conscient, par sur-tension du conscient, comme seuls les yoghis de l'Inde ont su le faire, jusqu'ici. Il est indéniable qu'une telle observation donne un apport géant, non seulement à ma thèse, mais à la connaissance du crâne humain. Apparemment la partie du crâne où se loge le cervelet ne pourrait subir ces transformations indiquées plus haut parce que le subconscient ne se développe pas : c'est un réservoir infini que rien ne peut vider ou reremplir. À noter, par exemple, que chez un grand penseur il y a très peu de déformations latérales du cerveau, mais non plus ne pourrait-on dire que le cerveau se déforme et grossit frontalement. Ma thèse concernant le nord-frontal de mon cerveau est que l'effort conscient se heurtant contre le butoir d'infini qu'est le subconscient, et ne pouvant se forer un chemin, agit exactement comme le canon qui, ne pouvant partir avec l'obus, recule sur son affût. Oui, les lois physiques, psychiques et spirituelles sont liées. Les saints refont leur crâne, les génies pareillement - seuls les médiocres restent avec leur cerveau solidifié. Mais s'il me fallait tenter une thèse et ouvrir un chemin hypothétique à la science traitant des aliénés, je dirais que, si les génies sont foncièrement évolutifs, les fous font tout l'inverse et involuent en eux-mêmes, par masturbation spirituelle interne, par rétroversion stérile sur eux-mêmes, faisant en sorte que, si le génie grossit ses bosses, les fous ont tendance à se créer des trous dans le crâne et, s'ils ne le font pas, c'est qu'ils ne vivent pas assez vieux pour que leur folie dévie vers une sur-folie d'abêtissement qui les prive de leur folie première, les rendant stagnants et amorphes, et faisant de leurs fronts de vastes lacs morts, comme tous les lacs où la lumière ne crée pas des bossellements et qui, dans les jours mornes et ternes, semblent avoir un grand trou dans le centre de leurs eaux, comme un puits d'eau infini.”(3)

    Dernière nuit à Curepipe : rêve de Medec en Golem. Le corps de terre saisi par un drap propre que l’on sent se rompre en deux parties : le rocher de la tête vient seul, cède comme un vieil argile.

    Rapport de mission. L'invisible, ce ne sont pas de nouvelles choses, mais de nouvelles relations entre les choses connues : l'originalité de Chazal, et le meilleur de son œuvre poétique, réside dans sa capacité à rénover les analogies du monde ordinaire et à entraîner le lecteur par la sensibilité vers une expérience mystique ou métaphysique qui ne s'annonce pas comme telle.

    (Risquons à ce propos que le pire émane souvent du mouvement inverse, lorsqu’il force sentencieusement les portes d'un mysticisme de péplum).

    Quoi qu'il entreprît, Chazal avançait toujours dans la conviction mégalomaniaque de révolutionner l'histoire de la pensée. C'est sans doute cette attitude systématique qui découragea nombre de ses contemporains (mais aussi exégètes et éditeurs). Pas de demi-mesure, son système implique l'adhésion totale ou le rejet. Incapable de tricher avec l'expérience démiurgique qu'il se proposait, Chazal fut donc seul, et entretint sa solitude en se parodiant lui-même : brutal, acerbe, il décochait ses flèches contre les pourvoyeurs d'ennui mondain et n'omit jamais que le poète se doit de troubler l'ordre établi pour puiser du nouveau. Première victime de son intransigeance : lui-même, mais traversé d'inaltérables illuminations. Et tandis qu'à Paris quelques esprits supérieurs reconnaissaient en l’auteur de Sens Plastique “un nouveau Lautréamont”, ses concitoyens le considéraient plutôt comme l'idiot de la famille ou le fou du village. Nul n’est prophète qui le devint pourtant seul en son pays, lorsque Paris l’oublia.

    Chazal écrit que Maurice cultive la canne à sucre et les préjugés. En effet, la médisance ici fait florès. Certaines égéries chazaliennes ont tôt fait de me chapitrer sur les admirables et les infréquentables du petit cercle artistique qui, comme tous les cercles de cette sorte, tourne à vide. Pour imbécile qu’on tienne cette manière de vivre en société, elle est rapidement contagieuse. Il me vient un agacement immédiat pour la vieille fille qui me met en garde et voudrait m’inculquer ses vues. En l’écoutant au téléphone déblatérer, je sais déjà que je vais médire sur son compte à la première occasion. En vérité, mon interlocutrice déprécie la plupart de ses collègues parce que le petit milieu qu’ils forment constitue la fin de ses plus tendres ambitions. Combien de personnes ces médisances tiennent-elles ensemble dans un tissu paradoxal (qui m’irrite déjà) ? Probablement peu, et de couleur blanche, voilà dans quel climat je m’apprête à vivre, pris comme par l’air moite, forcé de jouer le jeu des alliances et des clans et de cultiver moi aussi quelques préjugés, ne serait-ce que pour manifester mon intérêt à ce mode, repris par ses admiratrices, de la division pour régner, que cultiva Malcolm de Chazal.

    Je ne pourrai plus souffrir par personne et ce sera mon tour de faire souffrir beaucoup de gens, malgré moi, car je leur ferai voir des choses qu'ils ne pourront jamais atteindre ; ils me suivront et seront brûlés jusqu'aux entrailles, sans que je puisse rien faire pour eux. (4)

    La presse mauricienne, lorsqu’elle aborde la littérature, éprouve un curieux besoin de pavane. On affecte une hauteur stylistique qui reflète à la fois l’absence d’implication personnelle (constante journalistique universelle) et une arrière nécessité de surmonter un écrasant complexe. On profère avec grandiloquence des maladresses ampoulées. Par des formules creuses les uns s’amendent de n’avoir pas lu les livres sur lesquels d’autres appuient leurs inflexions blasées... Dans cette chaîne chacun semble surtout préoccupé de faire fonction d’une activité littéraire (ou artistique) qui ennuie tout le monde.

    Chazal est tout aussi absent ici qu’à Paris. À cette différence qu’ici Chazal occupe seul l’absence de tous les poètes. Le grand homme n’a pas de concurrence. Le grand Malcolm et son moutouk, c’est à dire sa folie, le peintre considéré avec un petit sourire ironique cependant que les prix de ses toiles grimpent, permettant à quelques vieilles chazalées de faire prospérer leur fortune en babioles, boîtes, affiches ornées des cinq ou six peintures qu’elles possèdent. Mais ni lecteurs ni éditeur pour réimprimer les innombrables titres indisponibles depuis des décennies.

    B. me dit de Chazal “son côté lumineux inciterait à lui consacrer des années d’exclusive fréquentation mais le reste de l’œuvre s’avère décevant et dérape dans un déisme systématique”. Réflexion qui, je lui fais remarquer, vaut aussi pour Maurice.

    Le touriste blanc se promène dans la foule hindoue et noire comme certains poissons venimeux. L’air est trouble autour de lui, une pellicule irradie tout son corps, son visage est gainé, les jeunes filles rient de lui lorsqu’elles se promènent en famille, évitent son regard lorsque seules.

    Le premier effet de mon œuvre sera de créer un état de purge dans les cerveaux. L'assimilation viendra ensuite, car ma révolution est une révolution qui détruit tout pour rebâtir, non comme ces philosophes qui ne rasent que jusqu'au premier étage et qui construisent sur un charnier d'idées, faisant de la structure nouvelle une monstruosité de la pensée. Mon but est de tout brûler jusqu'au sol pour faire jaillir de la terre calcinée une cire vierge. (5)

    L’impossible exégèse chazalienne tient à deux effets de sa propre littérature : l’évidence qui livre selon le mot de Ponge d’un seul coup le mystère et la clef du mystère et le fleuve apologétique pro domo qui alimente généreusement sa correspondance, ses articles de presse ou préfaces. Critique minée par avance donc puisqu’elle se doit d’inclure l’autocritique chazalienne, peut-être pour s’en servir comme filtre afin d’épingler les faiblesses du système, ses applications décevantes. Cela reviendrait à servir et saluer la méthode, tout en balayant pour les besoins de son efficacité les inutiles fioritures d’un moi enflé, paradoxe complémentaire du paradoxe chazalien : celui-là d’une dépossession par le narcissisme, celui-ci d’une critique drastique au nom de l’adhésion totale.

    Rapport de mission. Chazal cultiva le caractère impossible qui favorisait sans doute ses créations : d'un côté la plainte, l'appel à l'aide, la supplique, dans la tradition désuète de l'artiste maudit, de l'autre l'égoïsme et l'autoritarisme envers ceux qui se proposèrent comme amis, disciples ou admirateurs. Il semble qu'il y eut toujours un grade à gagner, une progression verticale à accomplir. L'ordre naturel s'étant plié à sa révolution, l'ordre social formerait un escalier pour accéder à la gloire qui lui était due. On pourra s'étonner que l'angélique ravissement de Sens Plastique serve une aussi naïve ambition. C'est le revers de la méthode : cette outrecuidance est le cœur brûlant du narcissisme assumé qui permit Sens Plastique. Les coups d'éclair poétiques sont précisément dus à la conviction d'apporter au monde une révélation, ils y répondent comme la foudre à la chaleur lourde. La grossièreté peut être un trait de sincérité. Je me crois en enfer donc j'y suis, disait Rimbaud. Je vois l'Eden donc je l'ai rétabli, serait l'en-soi chazalien. Faites l'expérience.

    Pris dans son égarement mystique (anagogique), Chazal aurait pu figurer croqué par lui-même vingt ans plus tôt dans ses six volumes de Pensées. Saisi par une emphase oraculaire, figure de style devenue figure de proue d’un élan qui fut point d’impact (expérience ou inspiration). Semblable à ces bibelots de verre ou d’or que le plein soleil déplace autour de leur forme, la lumière poétique de Chazal finit par consumer ce qu’elle éclairait, son propre dessin dans l’espace.

    Entrer par la vue, telle est probablement la condition de l’étranger. Médec pénètre l’eau et le ciel aux deux bleus qui jurent. Le tuba montre une petite section de trachée artère et le masque un œil de cyclope sec que mouille l’eau salée du lagon, larme unique. Médec entre dans l’espace du dessous, pavé de dalles lumineuses et mouvantes, une mosaïque souple sur le sable qui danse en se tenant par les coudes. Il voit ses mains brasser naturellement ce nouvel élément et en levant les yeux, surprise, un drap d’argent agité par le vent. Vues par-dessous les vagues sont des coussins d’air. L'homme qui a changé ses images a changé sa vie.  (6)

    Réception radiophonique : la voix sans corps de Medec emplit le salon d’Edmée. Allongée sur son canapé, la femme l’y a écouté, le regard pendu au plafond. Elle a partagé les instants qu’il a pourtant vécu seul. Il quitte la radio, et rejoint Edmée chez elle. Edmée voit l’homme surgir de l’invisible, s’incarner. Médec découvre le lieu secret que contenaient ses propos.

    Rendez-vous avec M.C. au jardin botanique de Curepipe. J’aime son front bombé, son regard désespéré qui donne un relief extraordinaire à ses éclats de rire (et l’éclat blanc de ses dents sur son visage noir). Je ne peux m’empêcher de regarder ses cuisses tandis que nous conversons assis sur un banc côte à côte. Je sens qu’elle le remarque. Il m’est difficile d’être naturel, je ne puis d’ailleurs l’être après deux mois dans ce pays. Je crois avoir perdu toute spontanéité, par peur de déplaire, par souci de me démarquer des touristes indécents et maintenant par une conscience de la vie quotidienne ici, que je ressens comme un étranglement et qui ne sera jamais la mienne. Expérience de la dépossession, j’accroche ensemble des bribes d’histoires, des chaînes de phrases et de gestes qui ont eu leur effet sous d’autres ciels, mais qui ne fonctionnent plus à présent. Je garde pour la dernière heure avec M.C. les deux ou trois anecdotes vécues à Maurice dont j’ai pu vérifier les semaines précédentes qu’elles suscitaient un intérêt. Je n’ai plus que cela à verser dans une conversation. Il y a deux mois, j’avais trente-quatre ans de mise en perspective — c’est toujours l’âge que je parais, mais en tant que Mauricien j’ai deux mois d’expérience et un malaise presque continuel.

    Baudelaire barok, selon E. Richon (qui préface la traduction créole de ses poèmes mauriciens). Barok, en créole, signifie maniéré, emprunté, sous l’effet d’une forte timidité, ne voulant pas être pris en défaut, méjugé, ridicule. C’est le souci de l’étranger.

    Le jeune Medec prenait toujours ses rendez-vous dehors. L’air vif, le plein soleil, l’atmosphère lourde ou les gifles de la pluie justifiaient ses rougissements. Il attribuait son malaise à la nature et aux saisons, comme tant d’autres poètes romantiques.

    V.L.C. me rapporte qu’un délicieux petit restaurant récemment établi à Souillac a fait dire à une de ses amies qu’en y fermant les yeux on pouvait se croire sur les bords de la Marne — réflexion qui l’agace parce qu’elle révèle une double incapacité : être pleinement quelque part sans référence ; être Mauricien sans référence à la France. Je ne vois pas comment ne pas rêver l’autre versant, le pays promis comblant faute de mieux l’atroce trou central, le manque perpétuel qui fonde la conscience, et qu’il faut remplir jour après jour d’une patience neuve.

    Il y a une coïncidence entre le bain-marie mental où plonge la lecture des Sens (Plastique et Magique) et la nature mauricienne. (Je me trouve à présent sur la varangue d’une maison coloniale qui modifie totalement ma perception du pays). Le vent chaud porte une odeur de mélasse à travers les champs de canne. Le parc immense est une féerie à échelle humaine, tant pour la température de l’air que par l’humour dont fait preuve la nature, produisant toutes sortes d’individus végétaux, hirsutes, fantasques, déhanchés ; caricatures dans un autre règne de petits gros gras, et de vieilles filles maigres mal peignées. Caricatures arrêtées juste à temps, d’un coup de crayon, pour demeurer de bon goût. Se promenant seul dans un jardin ou un sous-bois, pouffer de rire, puis éprouver une sombre menace ourdie contre soi dans le secret des sèves.

    Une des difficultés d’écrire ici vient de ce que le pays est déjà largement souligné, et qu’autour des choses je vois le trait d’encre d’un peintre fauve. Son style connoté détoure les montagnes et les palmiers. Et comment trouver sa voix lorsqu’on habite et se déplace du matin au soir dans un poème de Saint-John Perse ? (Le vent chaud qui souffle en permanence n’arrange rien).

    Toute la beauté d’ici (réserve coloniale éphémère) me confirme dans la certitude qu’il n’y a d’autre paradis que seuil. Plus le seuil ouvre sur une perspective renouvelée, restaurée, plus l’intime conviction (et excitation) d’y atteindre enfin, permet de vérifier quelque temps l’existence en soi de ce mythe. J’étais dans les premiers jours, même à Curepipe, malgré ma réticence initiale, physiquement épaulé, soutenu par la respiration d’un pays neuf et bienveillant. Les risques n’existent plus, ceux qui nous sont propres (se blesser, être fatigué, tomber malade) semblent magiquement écartés. Environné par un paysage impratiqué, sa respiration se fait en moi, et non plus l’inverse. Hier encore à Paris, vivre supposait se conduire dans une grisaille neutre. Ici vivre est se laisser conduire et pousser par la lumière, le vent, les couleurs, les sèves en exhalaison.

    La couleur du lagon et la géométrie de la nature comblent mon imagination française. Mais ma vignette chazalienne s’est envolée dans un paysage de géants, cette vignette rêvée que traversait d’une seule enjambée Malcolm de Chazal, combien de temps mettrai-je à la réparer ? Comme toujours : le pays rêvé est le pays où j’étais quand je rêvais (la maison de Saint-Cloud). Le pays où j’étais n’existe plus si j’y retourne, car ce sont mes dix-huit ans. C’est pourquoi je ne peux plus le voir que la nuit. La saveur des images rêvées vient de leur étroitesse. Le réel donne trop, une profusion d’énergie parfaitement inutile, comme s’en plaignait M.C., cet après-midi dans la luminosité aberrante de la plage.

    Le timbre d’une lettre de Mouche (qu’elle a collé à l’envers sur l’enveloppe) représente justement les cascades du parc de Saint-Cloud. Je regarde avec émerveillement cette image d’un lieu qui existe ainsi, sans décevoir, où je sais que l’on peut rencontrer vraiment le fameux Sens Magique.

    H.L., avocat massif, au regard fixe, d’une inquiétante intensité, se pose devant moi comme une armoire à grandes questions. Il est mon sphinx chazalien, la statue intérieure ambrée du commandeur de ma mission, ma mauvaise conscience. Il a l’épaisseur et la solidité physique de son modèle, il en est le double assidu. Il obtient chacune des adresses où je me cache successivement. Je l’entends grimper l’escalier central de la pension Notre Dame, il se présente dans ma cellule, impeccablement vêtu, son gros visage étranglé par un nœud papillon résistant miraculeusement aux accès nerveux qui tendent par saccades les muscles de son cou. Il s’assoit sur un tabouret en face de moi, contient quelques spasmes du larynx et sans autre préambule me demande ce que je pense de Petrusmok. Je bredouille d’une voix faussée. Il s’exclame tout soudain, comme s’il répondait à quelqu’un d’autre (de sa mesure), avec une sorte de cri à peine contenu “Ce Petrusmok, ah, ce Petrusmok !”.

    Dix ans après l’ivresse initiatique de Sens Magique (mon adolescence), relire Chazal à l’île Maurice. Et si l’œuvre ne valait pas l’effort fourni par son auteur pour nous convaincre de sa portée ? Et si cet effort révélait au contraire par son excès, et par l’exemple qu’il donne de lui-même d’une propension à l’excès (de vantardise, de forfanterie), ce qui lui fait défaut, son manque de hauteur... Ces expressions ridicules de stratégie militaire, ce plan de propagation, relevés dans les lettres adressées à Paulhan ; comme si la délicatesse effleurée dans Sens Plastique ne pouvait régner durablement que par la force, la domination. L’inflexible autorité du père cachait sa peur de disparaître — père dont il ne reste qu’un médiocre gâteux, lorsqu’est révélé le vide au fils. Le père s’affaiblit alors à vue d’œil et s’éteint dans une mauvaise humeur continuelle, dernière amertume de ses revendications insatisfaites.

    Dans l’avion qui m’emmène à Maurice, dans l’automobile qui m’emmène à Mahébourg, dans le bus qui m’emmène à Curepipe, je retrouve toujours le même voisin, un indien grassouillet dont la voix rocailleuse affecte de descendre pour moi dans les tréfonds de la mémoire mais pour en remonter toujours d’identiques expressions : grand personnage, caractère bien original, ah... Malcolm ! Chacun de mes compagnons de route (et je frémis à chaque fois de la chance que m’offre le destin) affiche le même sourire, le même hochement de tête en silence, qui malheureusement ne recèle rien d’autre qu’une incrédulité, la même vieille incrédulité qu’ils éprouvaient de son vivant à l’évocation de Chazal et que ma présence ici revivifie. “ Tant de kilomètres pour Malcolm, alors que la France compte des milliers d’artistes et d’écrivains ignorés par leurs concitoyens !” me dit en souriant l’homme blanc qui me prend en auto-stop. Je recueille ainsi un peu de l’ironie que sa communauté destinait à Chazal. Il n’était donc pas inutile de venir de si loin, puisqu’il suffit de se présenter en son nom pour ressusciter les moqueries, qui dessinent en contre-jour la tragique silhouette.

    Je vivrai assez vieux pour “punir” mes compatriotes de ma présence et, par les “insultes de grandeur” que je leur lancerai au visage, je leur ferai comprendre qu'on ne peut refuser au chêne de surplomber dans la plaine les arbres rabougris. (7)

    Rapport de mission. Lorsque Chazal dit je vis une fleur me regarder, le point d'orgue se situe moins sur regarder que sur ce me. Le travail du moi, transformé par l'expérience de la traversée, fait toute la différence avec une banale projection anthropomorphe. La fleur sert de relais, d'où va resurgir, ou plus précisément affleurer l'expression, à même l'image, comme sous hypnose le rêveur fait se toucher l'inconscient, la parole et la vue. De sorte que c'est du monde lui-même, de la nature et des choses les plus élémentaires que semble affluer cette énumération bouleversante et bouleversée, que Chazal prend en note et qu'il nommera Sens Plastique. Enthousiasme de renaître en conscience par une utilisation et une interprétation nouvelles des sens. Ce qui compte pour le lecteur, comme pour l'auteur emporté par les effets d'auto-émulation de sa méthode, c'est moins le bien-fondé de telle ou telle observation que la sensation d'effervescence magique impulsée au monde immédiat, l'ivresse retrouvée de vivre. Existe-t-il beaucoup de littératures prises d'une telle, et contagieuse, jubilation ?

    Je ne serai jamais fou, parce que j'ai passé le stade où j'aurai encore pu l'être. La pâte de verre fragile de ma sensibilité est maintenant devenue cristal d'acier tant l'ont sculpté et façonné le four de la douleur, et fortifié le creuset du renoncement. (8)

    Partout où je suis introduit, le nom de Chazal me précède, et je suis contraint de recommencer pour mes nouveaux interlocuteurs la même démonstration d’un enthousiasme (déclinant) qui me vaut à peu près toujours le même genre d’anecdote que je renonce à noter, où n’apparaît à chaque fois qu’une silhouette traversant hâtivement le marché, lançant un de ses bons mots jugés poétiques ou provocateurs. Cet échange obligé entretient ma mauvaise conscience de biographe paresseux. Mais la biographie m’ennuie autant que le journal de voyage. Et si je continue de prendre ces notes de carnet, c’est avec le désir et la curiosité de voir ce que deviendront ces deux genres annulés l’un par l’autre. J’aimerais rédiger la biographie d’un déplacement géographique. Que devient la lecture de Sens Magique lorsqu’elle conduit un ancien jeune homme à s’envoler par dessus les mers, une dizaine d’années après le choc bénéfique, dans le lieu même où le livre fut écrit, en place de son auteur depuis disparu ? Il commence par filer sa nostalgie, dernier relent des métaphores du livre, puis ouvre les yeux sur le pays où sa pulsion l’a projeté. Quel sortilège ! Où est l’amoureuse conviction qui lui donna la force de venir ici ? Il ne la trouvera pas parmi les vrais visages ni même dans le spectacle des montagnes qui servirent de support au délire chazalien. Le voici donc en proie à une violente et vieille dépression, réactivée sous un ciel nouveau (qu’il a scrupule d’assombrir ainsi) qui ne le dispose pas favorablement vis à vis de son auteur, le mentor mort de sa mission. Il éprouve même une sorte de répulsion pour ce vieux mythomane comme en aurait pour son agent de voyage un touriste déçu. C’est donc ici, dans cet étouffoir, ce mini-pays industriel surchauffé, c’est dans cette déchetterie perdue en mer que l’homme au feutre mou situait son île-fée ? Oui, et il n’a jamais rien prétendu d’autre, lorsqu’il déplorait lui-même le grotesque, la calomnie et la misère du climat où il fut contraint de développer son génie. Le jeune homme a tant adhéré à cette lecture capable de changer la perception tragique de son adolescence qu’il en aura traversé l’écran de papier. Il croyait naïvement qu’un tel livre avait poussé dans une terre harmonieuse. S’il se fait aujourd’hui biographe et voyageur, c’est du côté nocturne, où l’autre habitait lui aussi lorsqu’il écrivit ce Sens Magique qui arrache résolument du pessimisme. Parcourir les océans sur la trace du vieil homme enthousiaste pour retrouver le triste jeune homme qui fut transfiguré par cette lecture salutaire prolonge le sens de réversibilité magique.

    Rapport de mission. L'écriture de Sens Plastique est essentiellement visuelle et physique. Elle forme comme un tissu, mais encore elle livre une pâte travaillée et remodelée interminablement, un suc, une substance, un goût qui n'est autre que le goût de soi. Le lecteur observe le déroulement de ses sensations, qu'il éprouve à neuf et à nu, non par un imaginaire narratif mais par une savante altération, telle une drogue sécrétée par l'esprit qui sans rien y ajouter exalte le lieu le plus ordinaire. Sens Magique est un dispositif de narcissisme frénétique, une friction des sens, par le détour d'images simples, un massage cérébral pratiqué par les mains soudain révélées des choses alentour. Tout est corps dans ce livre et le corps de l'homme est la mesure de ce tout.

    Chazal redoute le robot, mais Sens Plastique est un robot littéraire, une robotisation de l’onanisme, l’équivalent de cette femme virtuelle induite physiquement, reconstituée dans le cerveau de l’expérimentateur, l’ordinateur abusant chacun de ses sens en les obstruant (lunettes écran, contacts épidermiques trompeurs, parfums). La poétique de Chazal est un peep-show psychique qui tend, pour peu que le lecteur s’y dispose, à le faire jouir des objets les moins séduisants, nouant ou coulissant dans les espaces morts, dans les vides et les interstices de la perception d’imprévisibles lacets et lanières sensuels.

    Les sens sont à manifestation cyclique dont l’organe forme le centre. Il sera peut-être possible un jour de calculer les diverses angularités du goût — de l’acide au doux en passant par l’amer et le salé ; de l’odorat — du suave au puant ; de l’ouïe, du toucher, etc. en créant un robot de la sensation, insensible à tout hormis à la manifestation physique de l’angle de la sensation à déterminer. (9)

    Medec est presque continuellement empoisonné par le ressassement de son désir inassouvi. Toutes ses relations féminines sont parvenues à une impasse. L’impossible est le maître mot, le commun dénominateur. Il peut décliner toutes les figures de la frustration, du malheur intime, de l’échec. Cette pensée ne le quitte pas, elle le maintient en état d’alerte, dans une tension qu’il ne parvient à maîtriser qu’au prix d’un effort de réflexion, c’est à dire de refoulement, que ruine une simple promenade dans la rue lorsque la première jeune femme croisée lui paraît porter seule la délivrance de cette obsession. Mais ne sachant saisir la chance offerte, c’est plongé dans une fatigue profonde et défiguré par son tourment qu’il lui adresse un regard amer et misérable. Comment pourrait-elle aimer cela ?

    Medec parcourt les rues sordides de Mahébourg, ces pâtés de baraques vermoulues, en état de choc. Il se répète la mauvaise nouvelle en tentant d’épuiser par la marche la fièvre qu’elle instille dans son sang : ma vie amoureuse n’a pas eu lieu. Mauvaise nouvelle qu’il est absurde de tenir pour définitive mais nouvelle qui précisément lui arrive à nouveau du pays vide où s’est déroulée son enfance et son adolescence. Il va partout, entre dans les magasins, regarde tous les visages, étrangers comme toujours, qui ne peuvent rien pour lui, toutes ces femmes dans les bras desquelles il aimerait laisser s’exprimer cet ancien sanglot, qui s’écoule entre soi et soi, dans sa gorge comme un vulgaire rhume. Il a le souffle court, le visage blême, l’expression arriérée de celui qui vient de subir un choc, et démarche sa rue, sa ville, son pays tout entier pour le propager, pour que tout lui réponde, le confirme, pour que le monde ressemble à son drame, pour que le monde accepte ce nouveau voile, et qu’il puisse faire halte. La femme la plus désirable (c’est à dire la première venue) lui donnerait-elle son corps, son souffle, sa voix en partage, qu’il n’agirait pas autrement. Bonne ou mauvaise nouvelle, le choc est au fond le même : trop d’intensité pour la conscience. Il pense j’apprends sans cesse de moi-même la nouvelle que je sais. Je mastique, je ressasse, je retourne, je reprends ce qui m’est arrivé, ce qui m’arrive : l’amoureuse est perdue. Son anonyme silhouette s’approche encore, me croise avec mépris, s’efface, me laisse inconsolable.

    L’accès d’ésotérisme qui exalta Chazal dans les années cinquante me désole. Je ne puis le séparer de la défiance de Paulhan qui pressentant probablement la pente écœurante dans le débordement, l’épaississement de sa littérature l’accusa, c’est à dire s’en détourna. Chazal y forgea sa fierté : l’occulte serait le défi relevé de l’occultation-Gallimard. Tel me semble, dans la solitude pitoyable d’un vieux poète, justifiable le seul sel de sa mégalomanie. L’ésotérisme n’est la plupart du temps qu’une incapacité à trouver ici et maintenant une satisfaction suffisante pour l’instable élan vital. Nouvelles terminaisons amoureuses, les astres, les montagnes, les cavernes deviennent alors les signes d’une direction supérieure, d’un accomplissement truffé de majuscules et d’exclamations. L’arbre devient l’Arbre, la lumière précède une Lumière définitive et suffisante, autant de dédoublements qui laissent supposer que le même monde attend derrière celui-ci, ou un autre composé d’éléments semblables dont l’agencement serait préférable (on se demande bien pourquoi). Faut-il souhaiter cette copie de meilleure qualité ? Ne peut-on se suffire de vivre la matérialité du monde dans l’ouvert, où le monde verse par la désillusion et la mort. Rien ne me semble plus contraire à la délectable retenue des aphorismes verticaux de Sens Magique que ces absurdes traités dont je ne vois, pour ma part, à quel usage les destiner.

    H. L. n’est pas du tout de mon avis (diamétralement opposé). Il voit dans ma préférence pour Sens plastique l’effet de la raison froide, je ne vois dans Petrusmok qu’un carnaval de figures grotesques en papier mâché. Sommes-nous vraiment prisonniers de nos interprétations comme les cellules de notre corps le sont de nos civilisations par l’émotion fondatrice qui les y ouvrit ? Ou ne jouons-nous pas plutôt l’habituelle partie dialectique (Voltaire contre Rousseau, les Beatles contre les Rolling Stones) que l’amitié prend pour nécessité, pour se faire une histoire lorsque rien ne se passe, lorsqu’on s’ennuie mortellement sur un bout de lagon résidentiel et bétonné ?

    Rapport de mission. Le grand apport de Sens Plastique au surréalisme, l'un et l'autre considérés comme laboratoire de recherche du nouveau, c'est cette notion décisive de retour dans le conscient que Chazal lui-même revendiquait comme progrès dans le champ poétique. Les perturbations littéraires obtenues par le sommeil hypnotique ou l'écriture automatique, eurent certes leur efficacité pour les expérimentateurs surréalistes, qui en sortaient ivres — mais le lecteur vibre rarement à l'unisson, il y accède par l'étude et l'analyse contextuelle, il doit apprendre un nouveau code dont l'interprétation lui restera trop approximative. L'originalité de Sens Plastique est de livrer au lecteur la clé du laboratoire, et de lui expliquer pendant chaque manipulation quelle greffe analogique nouvelle, quel mariage biologique insoupçonnable, sont en train d'être tentés. Cette généreuse ouverture passe par le goulet du moi. Le laboratoire est Chazal.

    À l’étude du vieil avoué, maître R., une de ces maisonnettes coloniales construites en bois, lambrissées, sombres, qui m’inspire une suffocation allergique, la sensation d’habiter vivant mon cercueil, soumis à la violence des arbres de caoutchouc gras qui vont bientôt refermer sur nous leurs bras adipeux, dans l’humide étude, ou étuve, du vieil avoué, qui m’a accordé la faveur d’un rendez-vous pour me réciter son chapelet de souvenirs que je connais déjà, que d’autres ont précédemment consignés, j’élève la voix, j’affiche un perpétuel sourire de politesse, je m’impose des formes, pourquoi ? Pour ne pas m’évanouir. Je suis à l’extrême opposé de la révélation chazalienne dont cet homme se fait l’écho, d’une façon qui prouve d’ailleurs qu’il n’en a pas fait par lui-même l’expérience. Suis-je destiné à succomber dans la même moisissure que ce vieux bureaucrate qui feint de s’extasier de la divine inspiration de son illustre parent, lequel revenant du jardin botanique n’avait décidément rien d’autre à dire que les fleurs m’ont parlé comme autant de bouches. Mon sourire surnage sur l’indigestion de cette soupe de lumière verte. Nous buvons le même silence épais à chaque fois que nous écartons les lèvres pour parler. Je lui assure que tout cela m’intéresse au plus haut point et m’excuse de devoir prendre congé. Il me regarde avec une surprise mêlée de regret. Comment lui dire que je suis physiquement écrasé par l’ennui, que cette entrevue n’a rien à voir avec la littérature, qui de toute façon ne peut rien pour nous.

    L’île entière m’apparaît comme un cimetière. Est-ce d’y être venu rencontrer l’auteur fantôme d’un livre que j’ai vécu de l’autre côté des océans ? La mère mourante de Paul, le cimetière que nous avons arpenté méthodiquement avec Bernard et Patrice, nous partageant en quadrillage l’inspection des tombes, le vaste échiquier du cimetière où nous avons en vain cherché trace du grand homme — est-ce de ne l’avoir pas trouvé que chaque maison basse ensuite, chaque case de parpaings m’a semblé comme un cénotaphe où l’obscure saleté rendait jusqu’à l’idée même d’y pénétrer vertigineuse. C’est sans doute ce qu’épris d’un ésotérisme vireux L. B. trouve ici d’exceptionnellement vital : la mort y est partout au travail, l’air est chargé d’un relent de putréfaction. La bouche ne s’endort jamais, écrivait Chazal. Et nous survivons sur cette langue de terre élastique et moite, baignant dans son haleine tiède, respirant des relents gastriques. C’est dans la gueule de la mort que l’homme s’est jeté en abordant ce paradis, il y a deux siècles. Elle le suçote tout le temps qu’il parvient à s’y maintenir, il en suffoque, finit par développer d’horribles excroissances, malformations, bubons. J’ai remarqué qu’ici ma peau ne sécrète pas seulement sa transpiration, elle s’humecte d’une autre transpiration, dont l’odeur puissante me trouble, qui est la transpiration d’une terre impropre à l’homme et dont la vitalité (le système immunitaire le plus instinctif, proprement végétal) consiste à le réduire par macération.

    Solitude de Chazal écrivant une langue que personne ne comprend, et qui est pourtant le génie de la langue, le génie de sa logique interne mise à jour par un seul et négligé par tous, pire même, rudoyé par tout le monde, marmonné, mâchonné, inemployé. Chazal happé par le génie de la langue, tiré vers son apex, aspiré avec d’autant plus de force que nul avant lui dans ce pays n’avait eu ce culot, cet aplomb, de se faire verbe. Mouvement de retour vers le principe en effet qui inverse la formule : et la chair s’est faite verbe. Solitude de cette chair, que j’imagine facilement, qu’il m’écœure de vivre à mon tour, à ma manière, sous le même ciel (objet de ma mission).

    Une meute d’aboiements peuple la nuit, qui réveille Médec et réveille ses démangeaisons. Les chiens se postent en cercle autour de sa chambre comme le champignon qui inscrit une brûlure circulaire autour de son anus. Plutôt que de descendre pour leur jeter des pierres, il se gratte les cuisses et les fesses jusqu’au sang.

    Je monte dans le bus, cabossé, chauffé à blanc, sous un plafond bas, dans l’habitacle de fer nu rétamé par je ne sais quel carambolage, peut-être le soleil, une casserole à double cuisson, moteur en feu dedans, air en feu dehors. Superstitieusement, j’évite de penser à ma destination. (P. me dit à ce propos : pour nous qui ne remettons notre sort entre les mains d’aucune divinité protectrice s’embarquer dans ce genre d’équipée est de la folie pure). D’ailleurs ma destination, Rose Hill, malgré son nom charmant, n’est qu’un autre assemblage sans âme de boutiques en ciment, tout comme Curepipe ou Mahébourg, cauchemars de villes pour un Européen. Le terminus ne justifie pas les risques encourus. Je ne saurais former la moindre impatience d’atteindre Rose Hill. Il me faut donc, pour supporter cette perspective accablante, risquer rien moins que mon existence et le bus a précisément cette fonction. Survivre à l’épreuve, la traverser, en me trouvant durablement assis et admis dans un groupe de Mauriciens avec lesquels je fais corps, eux si loin de moi par la naissance, c’est me trouver tout à coup très près d’eux par la mort, l’accident que nous risquons tous ensemble d’un seul mouvement me tenant lieu d’intronisation.

    Notre bus talonne le bus qui le précède sur la route, dans un tunnel en courbe déboîte sur la ligne continue, lance à plein régime son vieux moteur, mais ne parvient pas à dépasser l’autre bus qui semble lui-même vibrer de toute sa carcasse au maximum d’une trépidante accélération. Nous roulons ainsi quelques secondes côte à côte, sans autre perspective devant nous que la courbe aveugle du tunnel, soumis au hasard, avec ce bus sur le flanc qui nous empêche de nous rabattre, notre reflet, notre double terrestre, avant l’imminente pulvérisation. Puis nous rétrogradons (qu’est-ce que je suis venu faire dans ce pays stupide ?) et nous rangeons derrière l’autre bus collé à lui comme deux wagons. L’air et le sang circulent à nouveau dans ma tête, brûlant une hypermétrope colère muette je détaille la nuque du chauffeur. Le coude sur la fenêtre ouverte, tel un Romain dans sa décapotable, il feint de ne pas entendre les remontrances d’un vieux créole qui lance quelques insultes en direction de sa cage de verre.

    Rapport de mission. Sens Plastique n'est pas un livre linéaire où le lecteur pourrait filer la métaphore “dans le sens du poil”. La fleur, l'arbre, l'animal ou l'auto, mais encore, la vitesse, la couleur et l'ombre mènent une existence autonome, entités célibataires, capables d’accouplements délicieux et monstrueux. Figures et supports de projection qui renvoient à l'observateur les innombrables facettes de son univers mental. Car la fleur ou l'auto pour Chazal, à l'instar du physicien quantique, n'existent que par notre manière de les observer. Utilisons donc à notre guise ces manifestations extérieures et forgeons un langage en propre, fait d'associations nouvelles dont elles seront les articles, les articulations, les champs. C’est-à-dire : humanisons pour tromper notre solitude parmi les images du monde. Si l'expérience s'arrêtait là, l'expérimentateur n'aurait fait qu'accentuer son enfermement dans le moi, gonflé comme la grenouille de la fable. Chazal pousse donc la méthode en observant son propre corps au même titre que la fleur ou l'arbre. La bras devient métaphore de la branche aussi bien que la branche l'était du bras. Les membres et les organes fleurissent, comme la fleur s'était humanisée. C'est le sens de réversibilité magique, la conscience de retour. Les attributs cessant d'appartenir au seul corps qu'ils définissent deviennent des universaux. Ils sont tellement ponts que le fluide passe dans tous les sens, la vision est fusion, le principe est volupté, l'ordre est verbe. La réflexion de Rimbaud, il est faux de dire je pense, il faudrait dire on me pense, trouve ici une percée scientifique, nous sommes dans la vie à plein bord, où le principe se répète dans chacune de ses illustrations (A.D.N).

    La mariée (le principe analogique) mise à nue (voluptueusement) par ses célibataires (les aphorismes), même (Malcolm en soi). On comprend que ce livre ait ébloui André Breton : il révèle le refoulé, et ravale la malédiction connue depuis les siècles des siècles poético-religieux (remontant jusqu'à la pratique des paraboles). C'est le grand art, celui d'éviter l'ésotérisme en en présentant la substance comme une marchandise ordinaire disponible sur catalogue.

    Visiteur venu de l’autre hémisphère, je suis un mort vivant. Je ne puis encore évaluer les conséquences exactes de ma disparition de France durant de longs mois mais je sais déjà par l’impossibilité qui m’est faite ici de croire à la réalité, d’y entrer, d’y vivre avec insouciance, d’y prendre ma mesure, que je me retrouverai dès mon retour face à un bloc d’absence, un trou de mémoire aux parois sensibles, un coma. Cependant, je berce régulièrement l’idée qui justifie mon déplacement, c’est physiquement, géographiquement, que je suis passé de l’autre côté. Voilà l’expression qui convient à ce voyage. C’est le mot d’ordre de ma mission. Je le prends très au sérieux, je redoute même les signes qui m’y soumettront.

    J’occupe la place d’un mort, son volume dans l’espace, qu’il a perdu. Je suis en position d’occuper ce volume, ayant abandonné le mien dans l’hémisphère Nord. C’est pourquoi Medec, le premier pseudonyme de Chazal, convient à la personne déplacée que je crois être ou rencontrer dans l’expérience de ma mission. C’est dans un opuscule d’économie politique et sucrière, une plaquette sur les courses hippiques, ou un traité mystico-touristique que je reconnais Medec, poète du malgré soi, déterritorialisé (Deleuze). Sans ambition de développer pour autant le moindre appareil critique, mon psychisme dépaysé s’accroche à ces œuvres d’occasion, marginales, renoncées, petits livres sans destin qui forment autant d’existences parallèles ruinées d’avoir été trop brièvement dévoilées. L’absence de Chazal dans son pays, superposée à mon absence de France a pour nom Medec, voilà l’idée qui me réconforte. Medec est le nom de l’homme exilé par sa conscience et qu’une vie quotidienne suffit à étonner. Le ministère des Affaires étrangères m’aurait-il offert cette extravagante vie quotidienne aux antipodes ? Les vingt-quatre mille francs dépensés jusqu’à la dernière roupie lui reviennent, Medec est l’agent de change.

    Seul dans la maison, je pense à la durée du séjour, que la conscience de cette durée est la matière de mon oscillation morale, heureux d’avoir tenu ce temps au point de désirer en reprendre. Vous serez là-bas, m’avait dit Monsieur Mabin, en quelque sorte le représentant de la France. Je me sens effectivement investi de cette mission, dont la haute idée me permet de relever la tête, mais à vide. Je dois sans cesse remplir la haute idée vide avec une conviction née de rien, avec un vieil enthousiasme. Personne déplacée (par le ministère des Affaires étrangères), j’incarne l’écart entre mon ancienne admiration et le pays qui fortuitement fut celui de son inspirateur, deux infinis. J’ai pour mission officielle de combler cet écart, mission de raccord qui est proprement celle de la poésie, chargée de raviver des formes sèches. À moi d’assumer le hiatus entre le livre de Chazal, tel qu’il m’a touché, et le pays transformé par le temps où repose les cendres de son auteur. À moi la compagnie de Medec, mon Golem. Une politique culturelle à l’étranger permet ces sortes de nœuds dans le vide que forme une langue sur elle-même, littéralement prise de conscience. C’est ma manière de donner satisfaction à Chazal lorsqu’il exigeait de Paulhan qu’une délégation d’intellectuels l’attende à l’aéroport à Paris, condition sine qua non de son entrée triomphale dans les esprits français, prémisses selon lui de notre libération de l’existentialisme. La bataille a eu lieu, en effet, dans le cerveau d’un jeune homme de Saint Cloud. Le voici, quinze ans plus tard, sous le drapeau de son pays tel que Medec l’exigeait. Me voici accomplissant ma mission sur le Malcolmland, mon service militaire.

    La conclusion d'ensemble, quand tout le monde sera tombé d'accord, sera que : j'aurai réformé de fond en comble l'art de la peinture - jeté de nouvelles bases d'une philosophie vivante - ouvert des hypothèses dans tous les principaux domaines de la science, la physique, la géométrie transcendantale, la médecine, la mécanique de la nature - créé un terrain tout à fait neuf sur lequel sera édifiée toute la science future des sensations - introspecté le domaine de la volupté plus qu'aucun autre auparavant - pénétré plus loin que n'importe qui dans l'origine des sons et des couleurs et la nature de la lumière - créé un art nouveau des correspondances entre la nature et l'homme - jeté un pont entre les règnes naturels - découvert de grandes lois dans la genèse du mouvement des réflexes de l'homme et comment ces gestes se marient avec le monde ambiant - façonné une nouvelle anatomie de l'âme - placé de larges jalons sur des routes jusque-là non introspectées de la cérébralisation - démonté l'homme comme un jouet qu'on met en pièces et remonte ensuite - jeté les bases nouvelles d'une intra-poésie à base spirituelle, laquelle ne se sert des mots que comme prétextes pour “ dire la vie” et raconter l'âme universelle. On me concédera le mérite d'avoir littéralement tordu la langue et de lui avoir imprimé un moule personnel qu'on pourra imiter mais dont nul ne fera jamais un duplicata, car l'idée et le verbe forment un tout indissoluble unique portant mon sceau jusque dans le tréfonds des mots, comme dans chaque visage est couchée l'empreinte de l'âme toute entière. (10)
     

     

     Éric Meunié
    in Portrait de l'éditeur en montreur d'ours,
    Les Amis de L'Ether Vague, 199
    9.

     

     

    Notes :

    1 : Sens Unique, L’Ether Vague, 1986.

    2 : Correspondances avec Jean Paulhan, L’Ether Vague, 1986.

    3 : Août 1948.

    4 : Prophéties, décembre 1946.

    5 : Prophéties, décembre 1946.

    6 : L’Ombre d’une île, B. Violet, Patrice Thierry-L’Ether Vague, 1994.

    7 : Prophéties, décembre 1946.

    8 : Prophéties, décembre 1946.

    9 : Pensées, vol.4. 1943.

    10 : Prophéties, décembre 1946.

     

     

     


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