• Toute vie égale

     Jean-Claude Leroy

     

    Peuplé pour moitié de retraités plus ou moins à l’aise et pour autre moitié de familles pauvres et noires, notre quartier a toujours été des plus calmes, comme si les affaires bruyantes avaient à se régler ailleurs, plus près du centre-ville, ou au contraire dans les zones périphériques. Cette période singulière vient confirmer le caractère lénifiant de l’atmosphère propre à ce périmètre qui m’est devenu familier au fil des ans. Depuis que les habitants d’ici comme ailleurs ont été priés de rester chez eux, depuis que le mot « confinement » a été mis dans toutes les bouches, c’est à un silence encore plus remarquable que le marcheur se confronte chaque jour durant l’heure de sortie qui lui est octroyée. Je ne peux déambuler à plus d’un kilomètre de mon domicile, sous peine de me trouver en infraction de la loi. Je m’y tiens plus ou moins, les vertus des codes sont rendues bien souvent élastiques, pourquoi ne le serais-je pas, moi aussi ? D’ailleurs, depuis quelques jours je vois bien qu’il y a comme un relâchement, chacun prend un peu plus ses aises avec la règle trop stricte que nos inestimables gouvernants cherchent à imposer. Et l’on sait bien que ce n’est pas se promener seul dans la rue qui pose problème, qu’il s’agit juste de ne pas se regrouper, ne pas s’approcher les uns des autres, ni même se toucher. L’on sait trop bien que nos tuteurs officiels sont inquiets surtout de ce que nous contractions des habitudes qui ne les arrangeraient pas. Quand de nos nouveaux impératifs font surface, il peut arriver qu’au passage l’idée de s’en émanciper surgisse dans quelques têtes ; entre deux servitudes traîne toujours un espace vacant, celui peut-être de la réflexion, voire de l’ingéniosité. Cependant, en dépit des consignes contradictoires et des mensonges qui fleurissent inexplicablement sur les ondes, et toujours signés de ministres ou de porte-parole, j’ai plutôt le sentiment qu’une certaine sagesse collective a fait son travail – ou n’est-ce que docilité, consentement ?

    Dans ce contexte, qu’il est inutile d’expliciter davantage, tellement, si ce n’est l’effroi et le scandale, il a secrètement satisfait un grand nombre d’entre nous – ou du moins un grand nombre d’entre nous a su en tirer très vite des satisfactions auxquelles il ne savait plus avoir droit – que se situe cette histoire édifiante dont je fus l’un des témoins inattendus.

    Un lundi d’une semaine passée, lors de ma sortie quotidienne, je piétonnais dans des rues devenues plus familières depuis le début de cette expérience imposée, il s’agissait donc de promener ma personne comme l’on promène un animal de compagnie, sauf que cet animal n’était autre que moi-même et que je ne savais qui décidait pour l’autre du parcours, même si c’était toujours le même ou presque le même. Ainsi va, s’emberlificotant, l’espèce à laquelle j’appartiens, la plus vantarde et la plus aliénée.

    Arrivé au niveau de la rue L., je remarquai un attroupement, non seulement inhabituel, mais, ces jours-ci, très surprenant. Autour des deux voitures immobilisées sur la chaussée, des silhouettes s’embrouillaient avec véhémence. Me rapprochant, je perçus plus distinctement des cris de voix pour tout dire inquiétants de vérité. Une tension évidente se dégageait de cet entrelacs, le climat dangereux risquait d’imposer sa loi. Des gestes brusques, des éloignements, des courses, une voiture dont une portière qui claque, elle démarre puis elle stoppe aussitôt, un bras dépasse de la fenêtre, un claquement terrible retentit. Le conducteur est déjà dehors, il court vers un autre homme qui s’abrite on ne sait où. Tout près de l’endroit où je suis resté figé, je remarque un tout jeune homme, grand et maigre, aux cheveux noirs de jais, d’une quinzaine d’années sans doute. Interdit, il regarde la scène, sans non plus, je le suppose, en saisir le sens. Règlement de compte ou altercation subite, comment saurions-nous dire ?

    Une distance de deux mètres environ nous sépare, le jeune homme m’a vu de biais, me jauge quelques secondes, puis, d’une voix forte, il me dit : « C’est la bande de Cesson contre la bande du Thabor, des voyous de la haute, la pire espèce, M’sieur ! »

    – Ah ouais !

    – Ils ne se font pas de cadeaux, regardez ça. De l’intimidation, mais si ça continue, ils vont vraiment s’entre-tuer.

    – Carrément le Far West !...

    Je contemple ce Gavroche égaré en Province et sorti d’un siècle effronté, il ne m’écoute pas vraiment et continue à étaler sa science particulière, trop heureux d’avoir trouvé une oreille réceptive.

    – Il y a une planque par ici. J’en étais sûr. On ne les verrait pas par ici, sinon. Un stock de masques FFP2, c’est pour ça qu’ils se battent...

    – Tu en sais des choses, toi ! Tu vis par ici ? Tu bosses pour la police ?

    Il me regarde, stupéfait, comment puis-je penser à cela. Pour un peu, il se fâcherait. Son regard broussailleux me navre, j’aimerais lui dire que je suis désolé, qu’on dit tous des conneries, mais je me tais plutôt. Je remarque alors le grain de beauté sur sa joue droite, aussi gros que la pupille de ses petits yeux marron et vifs.

    Apparu de nulle part, un vieillard évolue lentement sur le trottoir à ma droite, son dos dessine une courbe, comme s’il voulait que l’homme dont il a la charge se tourne à tout prix vers la terre, que ses yeux puissent la regarder avant de s’y rendre – à part qu’il n’y a pas de terre par ici, tout juste du bitume, quelques pavés par endroits. Il veut s’engager sur la chaussée, ce qui, depuis quelque temps n’est plus un souci, la circulation ayant été réduite à son strict minimum. Cependant les bruits de chocs ont repris et des coups de feu sont tirés, une fenêtre s’ouvre de ce côté de la rue. Je me replie de quelques pas, en me cachant derrière l’angle d’une maison de pierre. Le jeune homme ne paraît plus me prendre en compte, il est requis par ailleurs, dans une grande agitation. En fait, il se précipite vers le vieillard, avec sans doute un mot à lui dire. Pour l’avertir. Est-ce son grand-père ?, je suis sûr que non. Voici ! Il l’a rejoint, se place devant lui, comme pour le couvrir et empêcher les balles d’arriver dans de la chair, me dis-je. C’est vraiment ce à quoi je pense en assistant à cette scène, tandis que les cris sont devenus des hurlements, sans qu’on distingue rien de ce qui se dit. Et à l’instant où un nouveau coup de feu retentit, qui me fait sursauter, tant il semble proche, le jeune homme tombe. Que s’est-il passé ? Le vieillard ne bouge plus, ni dans un sens ni dans l’autre. Il paraît ne rien comprendre. Qui est ce gandin venu l’importuner ? Il en est bien puni. Et, toujours tournée vers la terre, la silhouette reprend doucement son chemin. Il est sourd, me dis-je.

    Les portières des deux voitures claquent. Les moteurs rugissent. Ceux-là ont compris ce qui vient de se passer, réveillés de leur pugilat. Les voici disparus, ne laissant que fumée et questions, un cauchemar immobile. Ce corps étalé sur la voie. La fenêtre de la rue s’est refermée. Je me doute que d’ici quelques minutes la sirène d’un fourgon de police va surgir et d’autres hommes en armes se précipiter vers le corps et les maisons, pour interroger. La porte de la maison contre laquelle je me tiens, s’ouvre. Une femme apparaît, son visage rouge est censuré par un masque blanc. Je lui demande si elle connaît le jeune homme. Non, me dit-elle, je l’ai regardé quand vous parliez tous les deux, j’étais derrière les carreaux, son visage ne me dit rien. Il n’est pas du quartier. J’explique à la dame que les policiers ne vont pas tarder, que je préfère passer mon chemin. Elle ne s’oppose pas, semble m’approuver, regrettant peut-être de ne pouvoir en faire autant. C’est elle pourtant, du moins, je le suppose, qui les a avertis.

    Je m’éloigne d’un pas rapide, je ne tiens pas à croiser de ces gens qui font respecter leur loi spéciale plus que la nôtre, la police est devenue en quelque temps une force redoutable qui règne par la terreur. Rares sont ceux qui ne la craignent, même parmi ses meilleurs soutiens. Pourtant, tout en prenant de la distance, je suis gagné par la tentation de revenir sur mes pas, à laquelle je ne puis céder. Il y a que j’aimerais instamment en savoir davantage sur ce jeune homme, j’attendrai cependant la presse du lendemain ou dès ce soir peut-être les flashs d’info sur la toile.

    Remontant la rue V., me rapprochant de l’immeuble où j’habite, je suis dévisagé par un homme très grand dont je ne vois pas la face, camouflée derrière un masque blanc qui le couvrait jusqu’aux yeux. Il est planté sur le bord du trottoir et semble me guetter. Pourtant il ne pas dit pas un mot. Se contente de me suivre des yeux avec insistance. Aurais-je dû l’interroger, ou lui dispenser un sourire ? Je n’ai rien fait, sinon m’étonner, avant de poursuivre mon chemin. Et je ne puis en aucun cas deviner comment j’ai dû être perçu par lui, même après que nos regards se furent croisés. Me connaît-il ? M’a-t-il pris pour un fou ?

    Le lendemain seulement, j’ai pu encore sortir et glisser dans l’air ensoleillé le temps d’une promenade. Rue de N., le kiosque était ouvert. Le vendeur se tenait derrière son comptoir, protégé depuis quelques jours par un plexiglas de bonne hauteur, avec juste une fenêtre en bas pour passer la main, le journal ou la carte bleue. J’ai payé ce journal et m’en suis allé, faussement tranquille, comme muni d’un nouveau monde dont j’allais me saisir. Avant le terme de ma permission horaire, impatient de savoir comment était traitée l’affaire de la veille, j’ai trouvé la page et l’ai lue en marchant. La brièveté de l’article, sur lequel je voulus revenir plusieurs fois, comme pour l’éclaircir, était décevante, je n’apprenais que bien trop peu pour satisfaire ma curiosité. Et surtout, il m’étonnait que ce faux Gavroche qui était la victime ne fût pas mieux éclairé. Le jeune homme n’avait pas été identifié, on ne savait rien de lui, sinon qu’il n’habitait pas le quartier. Personne ne semblait le connaître par ici. Pourtant, des propos qu’il m’avait tenus j’avais retiré l’impression inverse. Les tueurs n’étaient pas vraiment signalés, on parlait bien d’une fusillade, mais sans préciser le contexte. Le journaliste n’avait pas pu mieux s’informer près des voisins ou encore la rédaction préférait taire ce qu’elle savait. En fait, la seule figure qui était dessinée avec soin et presque détails, c’était celle du vieillard. Son nom était donné en pâture, on apprenait qu’il s’agissait d’un jardinier retraité, âgé de 91 ans. Sur les faits eux-mêmes, interrogé, il semblait n’en avoir pas bien saisi le déroulement et n’en pouvait rien dire – d’ailleurs il ne parlait pas, avait cette réputation de ne jamais émettre une parole, sans qu’on le dise muet.

    À travers les lignes le lecteur de l’article devinait que l’homme était « fatigué » et que personne ne se fût permis d’éprouver sa mémoire. Était-ce vraiment pour lui sauver la vie que le jeune homme avait couru pour le couvrir ? Le connaissait-il ? La question n’était pas posée. À l’évidence, il n’aurait su y répondre. Avait-il seulement vu que le jeune était mort, qu’il était mort d’une balle dans le cœur ? Non. Pourtant l’article lui était consacré, écrit sèchement, comme un coup de flash sur un visage sorti de l’ombre, violemment aveuglé d’un coup. N’oublions pas que faire le portrait d’un vieillard est toujours le régal d’un plumitif, fût-il courriériste ou bobardier. D’autant plus si, de n’avoir pu se défendre, témoins aidant, le vieux s’était laissé manger.

    Me sentant un peu d’appétit, moi aussi, je décidai de me promener à nouveau dans cette rue L., afin d’y respirer l’odeur de mort et d’y croiser peut-être la silhouette du rescapé. Le ciel était presque entièrement bleu, l’air doux, le mot printanier reviendrait à coup sûr dans les innombrables et interminables conversations téléphoniques qui ne manqueraient de se tenir ce jour-là. Vers quinze heures, muni de mon laissez-passer rédigé à la hâte, je sortis et marchai jusqu’à retrouver la rue L. Rien de différent par ici : la même superposition de rêve et de réalité, une rue en légère pente, des maisons de un ou deux étages sur le côté gauche et un long mur en face, puis trois gros immeubles anciens, en pierre de granit. Je n’aurais su dire, en ces temps étranges, si la rue était normalement animée, c’est-à-dire parfaitement morte, pas même le son d’une respiration de l’air ne saillait, pas un souffle. Était-ce l’heure d’une sieste infinie ?

    Il me prit de revoir la scène, me plaçai alors comme j’étais ce jour-là. Hésitant, mon regard attrapa une fenêtre – était-ce bien celle que j’avais vue ouverte ?, je le crus. La même silhouette à l’instant s’en détachait, du moins je voulus le croire, là encore. J’appelai : « Madame ! Madame ! » La dame n’était pas factice, elle s’approcha du dehors, se pencha. Une expression d’agacement lui servit de réponse, muette. « Vous savez où habite Monsieur V. ? » Elle hésita, eut l’air de se demander, sans doute par atavisme, si elle ne devait pas m’envoyer la maréchaussée, puis, comme pour se débarrasser du problème, d’un doigt crochu et blasé, elle m’indiqua une petite maison. Et s’en alla dans le fond de son antre – comme elle n’avait pas refermé le vantail, l’air salubre du dehors entrait encore dedans, mais, assurément, l’air de dedans ne sortirait plus.

    Accolée à une grosse masure de trois étages dont c’était probablement une ancienne dépendance, la maisonnette rabougrie vers laquelle je me dirigeai était la demeure de Monsieur V. Il fallut descendre une marche pour atteindre le seuil, la porte avait dû être jaune, les écailles sales de la peinture desséchée la rendaient plutôt grisâtre. J’hésitai avant de sonner ou de frapper. Qui étais-je pour m’introduire ici ? Quel prétexte donner ? Le temps qui s’écoula entre ma pression sur le bouton et l’ouverture de la porte ne me parut pas exagéré, j’avais présent à l’esprit l’état du vieil homme et sa mobilité toute relative. Il releva la tête vers moi, sembla rassuré par mon apparence, j’appartenais au nouveau monde. Je lui dis que j’étais là l’autre jour et que j’aimerais lui parler. Sans hésiter il me fit signe d’entrer. S’il ne parlait pas, du moins il n’était pas sourd, j’en étais assuré aujourd’hui. Et moi, ne voulant lui mentir, j’avais quand même cherché une manière d’invention, quelque chose à lui dire pour justifier mon incursion. Car enfin, quel était mon prétexte ? Il était déjà assis sur sa chaise, le journal étalé devant lui, une paire de lunettes cerclées posée sur la nappe à carreaux. Je m’assis en face, ne sus rien dire, un peu gêné d’être là sans savoir assez pourquoi. Il me scrutait soigneusement sans montrer aucune méfiance, sans doute rassuré par ce visage qui n’était pas le mien, puisqu’un masque de tissus couleur chair me camouflait au plus près la bouche et le nez, me donnant probablement l’air d’être meilleur que je ne suis. Soudain, il avisa une boîte de fer sur le bout de la table, la saisis d’un geste lent, en ouvrit le couvercle et me la tendit. J’aperçus quelques gâteaux secs de couleur d’or, j’en attrapai un et, d’un signe de tête tourné vers lui, je lui fis merci.

    Alors ses yeux ont souri comme des enfants. J’ai vu sa main attirer son bras et aller à son tour jusqu’à la boîte, il a saisi lui aussi un gâteau et lentement l’a porté à sa bouche, laquelle semblait hésitante et tremblait dans le vide, elle accentuait un visage qui avait dû être rond comme une pomme, mais dont la peau fripée s’attachait désormais aux os de la mâchoire. Chaque visage, pour peu qu’on s’y attarde, paraît le déguisement d’une résolution prise par quelqu’un d’autre caché derrière.

    Est-ce par imagination, j’eus bientôt la certitude d’entendre sa voix muette me demander si j’étais de par ici. Je me souvenais des anciens de ma jeunesse et des questions qu’on pouvait poser à l’époque. De quel village on était ? Que faisaient les parents ? Si je continuerais la ferme ? J’entendis en moi une réponse convenue qui disait oui, je suis effectivement de par ici. Et même, j’habite à cinq minutes.

    Dans le journal on disait qu’il avait été jardinier, qu’il avait pris sa retraite dans ce quartier tranquille. Qu’il n’avait pas d’enfant. Qu’il souffrait d’une grave maladie mais refusait les soins. C’était ses voisins qui avaient tout expliqué au journaliste. Ils disaient avec vantardise avoir un œil sur lui, au cas où. Probablement, m’avaient-ils épié, avaient consigné l’heure de ma venue.

    Devant l’impossibilité d’un commerce de mots parlés, j’ai pensé sortir une feuille de papier et écrire devant lui quelque chose qui lui parlerai, mais je n’ai pas osé. Et plus j’y pensais, plus je trouvais l’idée pas bonne. Pas là pour lui arracher une confidence ou même une information, j’étais là juste pour être là. Cela ne m’intéressait plus. D’ailleurs, je ne savais pourquoi j’étais ici. En tout cas, je me sentais bien, avec lui.

    D’une voix intérieure, mal définie, je me suis mis à parler. C’est à mon hôte que je m’adressais, j’étais avec lui, nous n’avions pas besoin de faire autrement connaissance. Il ne paraissait pas étonné de me voir et que mon masque-visage ait pu manger un de ses biscuits au beurre. Son regard se perdait plutôt dans le lointain du mur qui lui faisait face, un regard intérieur. La présence d’un homme apaise plus que tout, pour peu qu’il ait laissé son livre de preuves derrière lui. Alors il est enfin comme une bête, ignore l’heure qu’il est, se fie à la lumière et à l’ennui. Je l’ai appris avec cet homme, assis à cette table de cuisine. Séparé de lui par cette nappe à carreaux rouge et blanc.

    Mon attention s’est arrêtée à un moment sur une reproduction qu’il y avait sur le mur qui me faisait face. En fait, un calendrier postal, avec pour illustration L’annonciation de Simone Martini, une image dorée qui semblait apporter un rayon dans la pénombre. La qualité de l’impression était médiocre, les couleurs un peu criardes, mais ce tableau est familier et on le revoit à chaque fois comme une citation, avec ses à-peu-près, et il garde sa valeur d’icône. Trop soudainement pensif, au regard de cet ange devant la vierge, je désertai l’échange qui s’était établi, mutique à souhait, et mon interlocuteur, contrarié, se retourna vers cette chose au mur, le calendrier. Il sembla heureusement surpris de mon intérêt pour cette chose à laquelle j’eus l’impression qu’il semblait tenir ; mon attirance vers cette image le confortait – il devait penser qu’il l’avait donc bien choisie alors.

    Il y avait beaucoup plus d’une heure que j’avais commencé ma promenade, en sortant de chez mon hôte, je risquerais une contravention. Je ne m’en inquiétais pas. Près du vieil homme, je demeurai longtemps, avec un coup d’œil parfois pour constater son expression, toujours si tranquille, quoique son œil un rien fiévreux, me sembla-t-il. Sa respiration était courte, il devait s’y être habitué, comme à une faiblesse. Était-ce ma mémoire qui me revenait, ou pure imagination, je n’aurais su le dire, mais dans cette modeste enclave où vivait depuis près de trente années l’homme qui m’accueillait, je me savais dans une sécurité comme j’en avais rarement connue. Et le dehors m’en parut plus menaçant, car ce silence qui régnait depuis quelques semaines, en dépit de ses vertus multiples, je saisissais d’un coup qu’il n’augurait rien de bon. C’est pourquoi j’eus envie de rester chez le vieux et de m’y installer comme dans une tombe. Mais une sorte de raison inexplicable, sinon l’habitude d’agir comme on l’a toujours attendu de moi, me poussa vers une conclusion de l’entrevue. Je finis par me lever de la chaise, je rejoignis la porte et me retournai vers mon hôte, pour le saluer de mon sourire particulier. J’avais songé m’incliner, sans oser bien sûr entreprendre ce geste qui lui eut sans doute paru bien trop démonstratif. « Ne vous levez pas. », lui dis-je. Et je poussai moi-même le battant, sans rien ajouter à mon discours. Mon visage avait suffi, il savait tout ce que je savais et combien je lui adressais le meilleur de mes pensées. En sortant je jetai un œil vers le haut de la rue, un bâtiment industriel en barrait ce qui, vu d’ici, en paraissait l’extrémité, la voie s’engageant ensuite soudain vers la gauche, les enquêteurs avaient-ils examiné cet entrepôt, je l’ignorais.

    Les journées qui ont suivi m’ont paru délicieusement interminables, secrètes, et tout à fait distendues ; je ne souffris surtout pas de cette langueur nouvelle ou retrouvée, – l’enfance ne trouve jamais sa fin, elle regagne par moments la conscience –, au contraire, je m’en délectai. Bientôt une semaine venait de s’écouler sur ce mode quand j’appris le décès du vieil homme. Le journal en donnait un écho particulier. L’ayant mis en lumière après l’affaire de la balle perdue, le même journaliste exerçait ce qu’il devait considérer comme un droit de suite. Mon nouvel ami silencieux avait dû s’écrouler un soir sur le seuil de sa maison, les voisins l’avaient vu très vite, une ambulance l’avait transporté, il respirait encore. Son corps arriva sans doute dans un hôpital en bataille, les médecins avaient les yeux rouges de fatigue, des infirmiers paniqués en quête d’un avis enfin rassurant à transmettre aux familles, les cadavres ressortaient par des sortes d’écoutilles vers des voitures mortuaires dont le capot ne refroidissait plus, des voix énergiques braillaient des consignes toujours plus déroutantes, des larmes couvraient des visages ébahis. Le vieil homme n’avait plus que sa bouche à peine entrouverte pour trouver un peu d’air, et il éprouvait l’étouffement. Au petit matin, il expira. J’ai tout revu en rêve, avec précision, c’est donc ma version officielle.

    Des remords me hantaient de ne pas l’avoir visité à nouveau quoique m’étant promis de le faire. Peut-être avais-je craint que la seconde rencontre ne fût pas du niveau de la première, et donc d’en gâcher a posteriori la qualité, ou alors une banale timidité grandissante m’avait empêché. Soutenir un tel regard n’était pas si difficile, mais sur une telle durée, cela pouvait devenir vertigineux et je me persuadais maintenant que j’avais eu peur de le revoir – j’avais en fait oublié quels avaient été mes freins. Et il était trop tard. Le sentiment de ratage m’occupe souvent, je ne ferai donc pas ici semblant d’en être étonné. Au moment d’arriver quelque part, c’est toujours pareil, il me faut quitter la route.

    Après des heures pensives, angoissées peut-être, je partis en quête de certaines rues environnantes, sans que je sache en retrouver aucune, la plupart m’étaient assez familières mais, où que j’aille, je me perdais ce jour-là, et ne redécouvrais qu’avec peine un angle ou un panorama que je connaissais, et il ne se rattachait plus à rien d’habituel – je doutais de ma présence à cet endroit où j’étais, quel qu’il fut. Une mémoire étourdie ne s’occupe guère de géométrie ni de cadastre, elle s’égare et s’en prévaut très vite. J’hésite à le dire mais ce jour-là je n’ai pas su retrouver la rue L. Étais-je décidément trop lâche pour affronter un passé qui me regardait d’un peu trop près ? Quand ma flânerie se rappela de me montrer le ciel et que j’eus estimé que l’heure s’était écoulée, je revins progressivement vers mon domicile. En bas, sur la rue, il y avait cet abribus et sa cloison de verre, habituellement à la pointe de l’information publicitaire, où je lisais encore l’annonce d’une manifestation autour des livres (Rue des livres, je crois) qui devait se tenir les 14 et 15 mars, dates dépassées depuis plus d’un mois maintenant, mais paraissant soudain, et indéfiniment, comme d’actualité, puisque le futur se révélait être derrière nous et que j’avais de bonnes raisons de penser que cela pourrait durer. Une fois dans ma chambre, longtemps je restai à la fenêtre à contempler la ville, non qu’elle soit belle, mais elle est assez monstrueuse pour qu’on puisse y caler l’âme d’un défunt, et je cherchai justement où y ranger le souvenir du vieil homme qui venait de s’absenter et dont le corps serait bientôt réduit en cendres et dispersé. Je fouillais donc le paysage pour y choisir le tiroir où j’allais déposer ce morceau de ma propre vie qui se rattachait à la sienne. Après une longue négociation, j’optais non pas pour un toit perché au loin, mais pour la fenêtre de l’immeuble d’en face qui était la plus à portée de mon regard, ainsi je pourrais le voir souvent sous la forme de ce voisin dont j’ignorais aussi le nom, qui parfois fumait sa cigarette le nez à l’air et l’œil perdu. Satisfait de ce marché intime je me dirigeai vers le lavabo, me lavai longuement les mains, selon les habitudes obligatoires prises ces derniers temps, puis lavai mon visage avec mes mains trempées. Alors j’eus l’idée de voir où en était mon visage, maintenant que le masque avait fondu, que je ne faisais plus qu’un avec lui. Je me redressai vers le petit miroir rectangulaire accroché au mur et il fallut alors plusieurs minutes à ma surprise pour monter jusqu’à mon cerveau. Il s’était donc agi de découvrir qui était dans cette glace, car à l’évidence c’était quelqu’un d’autre que moi. Ce visage étranger, néanmoins je le connaissais, je l’avais vu porté par un autre, avec son grain de beauté identique, un tout jeune bravache au teint de Gitan qui m’avait parlé quelques secondes, dix jours plus tôt, avant d’être mis à terre par le claquement d’une balle qui rejoindrait la page faits-divers du quotidien local, en ces temps de murmure et d’agonie silencieuse.

    Ne me demandez pas d’où je vous adresse ces quelques mots, suis-je désormais mort ou vivant, ce n’est certes pas à moi d’en décider. Quant à savoir qui je suis, pour en avoir le cœur net et la conviction établie, j’attends que, quelque jour improbable, celui d’une absurde révélation, partout dans cette ville, et pourquoi pas dans l’immensité de ce pays, tous les masques tombent. Et nous repartirons en arrière, jusqu’à la source du temps humain, qui se tient près de toi ou de moi dès que, passe-muraille, je ou tu franchis la cloison des apparences.

    Jean-Claude Leroy (avril-mai 2020)


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