• Un grand soir égyptien (témoignage d'un égotiste analphabète)

    Jean-Claude Leroy

     

      Partie I

     

    Jeudi 10 février, assez tard dans la soirée, dans le salon six personnes sont suspendues au discours du raïs. Dans sa chambre-bureau Abdallah Riyami, poète et journaliste, suit sur son écran d'ordinateur la performance de Moubarak. Ce jour, Abdallah a acheté un poulet, et dans la cuisine son ami Assie, poète également, commence à le préparer. Il boude le président, agacé par l'atmosphère religieuse que sa présence télévisée engendre, aussi se concentre-t-il sur sa tâche culinaire.

    Nous croyons tous savoir que le vieux président va enfin annoncer sa démission. Une déclaration du premier ministre Ahmed Chafik à la BBC laisse entendre que Moubarak est sur le point de quitter le pouvoir. L'armée a déclaré de son côté qu'elle appuyait « les demandes légitimes du peuple », les spéculations vont bon train, la presse internationale en est pleine, et le bruit circule. Sous tension depuis deux semaines, le pays est suspendu à l'orgueil du dernier pharaon.

    Après avoir regardé quelques minutes les images de la momie qui démarrait son intervention en précisant qu'il parle ce soir « comme un père à ses enfants », usant de ce paternalisme terrifiant dont les Égyptiens connaissent le prix, je rentre dans ma chambre et m'allonge de fatigue, revisitant les journées intenses qui viennent de s'écouler.

     Le mardi 25 janvier, les affiches de Gamal Moubarak, le dauphin, sont arrachées par de jeunes impavides à la station de tramway Ramleh sous l'œil des quelques centaines de personnes et d'un escadron de policiers anti-émeutes. Le soir même, dans le quartier que j'habite, je tombais sur des affrontements entre de jeunes lanceurs de cailloux et des policiers du même âge ou presque courant d'un point à un autre, rendus ahuris par cette intifadah soudaine. C'est là que j'ai vu arriver un véhicule blindé avec, dépassant du toit, un policier armé d'un fusil et visant un groupe de rebelles, provoquant un recul immédiat, et ma fuite discrète. J'apprenais bientôt qu'au Caire les manifestations avaient été importantes, on parlait de 15000 personnes, chiffre qui me parut modeste au regard d'une population évaluée à 20 millions d'habitants.

    Le vendredi 28 janvier, j'ai vu et accompagné une foule énorme qui défilait sur la Corniche, c'est là que j'ai commencé à croire que quelque chose se passait vraiment. Car c'était des familles entières qui demandaient le départ du raïs. Par le miracle d'une jeunesse audacieuse, le verrou de la peur avait sauté. On venait me parler, chacun de me dire la haine de tout le peuple égyptien envers Moubarak et son régime, le besoin de changement, de démocratie.

    Je demande à quelqu'un combien il pense qu'il y a de monde, sans hésiter il me répond : « one million ». Je ne le contredis pas, c'est aussi un aspect-moteur de la lutte que la voir et la rendre plus forte encore qu'elle n'est. Je lui demande si demain il y en aura autant, il me répond « tous les jours jusqu'à la chute du gouvernement. » Je me dis : voilà un petit jeune qu'il a tout compris. Un autre me demande : « do you like that ? » Je réponds yes (c'est de l'anglais). La foule qui marche est calme, quelques drapeaux égyptiens, quelques banderoles, peu. Contrairement à mardi où je voyais surtout des jeunes gens, il y a ici tout le monde, jeunes et vieux, des femmes, des enfants, toute la famille marche. Je ne vois rien qui ressemble à un dispositif policier, pas un uniforme, quant aux flics civils, je n'en perçois pas, mais il y en a forcément. On marche un moment et là je me dis : mais que je suis con, il faut que je cours vite jusqu'à l'hôtel, que je fasse des photos du cinquième étage, on verra mieux la foule, le nombre ! » Alors, je ne cours pas mais me presse, parce que je suis maintenant en queue de peloton. J'arrive en bas de l'immeuble, l'ascenseur est occupé. Je prends l'escalier. Je vois qu'une chambre est ouverte qui donne directement sur la rue ; dedans, à la fenêtre il y a le gérant, je frappe, lui demande si je peux rentrer et faire des photos. Malheureusement il est trop tard, sur la chaussée il ne reste que des gens éparpillés, la queue du cortège. Madame arrive dans la chambre. Je lui raconte l'histoire du million. Elle me dit « il faut encore plus qu'un million, on est 80 millions d'Égyptiens ! », sur un ton qui ne souffre pas l'ambiguïté, elle est ravie de cette cohue.

    Cette semaine-là un article de Al Ahram Hebdo évoquait la recrudescence des suicides en Égypte, soit 8000 morts par suicide l'an dernier sur plus de 100 000 tentatives. Soixante-sept pour cent de ces suicidés sont des jeunes de 15 à 25 ans.

    Par ailleurs, les jeunes du réseau facebook inventent une nouvelle électricité, ils mettent le feu à la poudre et ils sont rejoints par tous les âges et bientôt presque toutes les couches de la société. Le pouvoir ne s'y est pas trompé, il a bloqué ce jour l'internet sur tout le pays, ainsi que les réseaux de téléphonie mobile, l'Égypte est coupée du monde, une grande première dans l'histoire post-moderne. Le pays restera cinq jours sans réseau internet, un aveu d'impuissance du pouvoir mais qui n'est pas sans semer une réelle angoisse chez tous les isolés.

    Dans Al Ahram Weekly de la veille, en première page, un long papier de Mohamed Abdel-Baky, écrit à partir des diverses interviews, insiste sur le fait que, la mobilisation semblant se maintenir, toutes les spéculations deviennent inévitables. Les observateurs politiques prédisent que le chaos aussi bien que la révolution peut survenir. Les représentants du pouvoir, pour leur part, allèguent que les demandes de la rue ne sont que sociaux-économiques, alors que les manifestants exigent avant tout un vrai changement... politique.

    Le soir de ce même 28, j'entends, montant du bitume de la Corniche, un étrange roulement de fer qui éveille aussitôt un pressentiment. Sortant sur le balcon je peux voir, effectivement, l'arrivée des blindés qui filent vers l'est de la ville. Avec ce défilé de tanks couleur de sable, l'armée entre en scène. Sur le balcon d'à côté il y a mes deux voisins qui se mettent à siffler dans leurs doigts. Je ne sais pas si c'est pour acclamer (à l'américaine) ou conspuer, j'hésite à me décider, je suis troublé.

    Un de ces deux-là me prévient alors que la télévision vient d'annoncer un couvre-feu sur trois villes :  Le Caire, Alexandrie, Suez. Interdiction de sortir après 19h, jusqu'à 8h du matin. Ayant prévu de sortir manger je demande l'heure, il est 19h30. Devant mon désarroi, mon voisin me dit : « Welcome to Égypte. » On rit. J'ai faim.

    Avant de m'endormir j'ai pu entendre que de temps à autre des tanks circulaient. Mouvement voulu, je suppose, pour bien marquer la présence militaire. À chaque passage, vacarme dans la rue, très loin de la discrétion d'un espion aux pattes de velours – je précise qu'Alexandrie est une ville aux rues semées de centaines de chats langoureux.

    Le lendemain, 29 janvier, j'apprends que 1000 personnes ont été arrêtées. Des journalistes maltraités. Moubarak a parlé hier soir, pour annoncer des changements, et il a nommé un vice-président, son fidèle chien de garde Omar Soleymane, jusqu'alors responsable des services secrets. Sous couvert de promesses de réformes et de quelques changements dans la distribution des rôles la répression se met en place. Le ministre de l'intérieur, le détesté Abib El Adly, n'est plus en poste, et sa police semble avoir disparu, abandonnant le pays à son ordre. Ou plutôt en veillant à semer le désordre, en faisant par exemple, ouvrir la prison d'Abou Zaabal, laissant des milliers de délinquants à même de piller, semer la terreur ou simplement se cacher, s'enfuir.

    Le 30 janvier, je suis dans le centre ville où tous les magasins sont fermés. Rue Nabi Daniel, un seul d'entre eux est ouvert, rideau à moitié baissé, mais les clients s'y pressent, on y vend des armes à feu.

    Plus tard, avec Assie, nous rejoignons la manifestation du jour, il me traduit les slogans. Les gens crient « horreya, horreya » (« liberté, liberté »). On entend souvent aussi un « merci à la Tunisie de nous avoir appris quelque chose d'important. » Beaucoup de slogans anti-Moubarak, tel que « jugez-le, jugez-le. » Le plus courant, repris en chœur : « Chaâb yourid esqat ennidham » (« Le peuple veut la fin du régime »). On entend aussi des appels à la participation de tout le monde, un slogan dit « Égyptiens, n'ayez pas peur, on ne meurt pas de descendre dans la rue. » Une banderole en anglais demande aux gouvernements occidentaux d'arrêter leur hypocrisie et de soutenir le peuple égyptien. Certaines banderoles indiquent une nouvelle longueur de fréquence pour capter Al Jezirah, car le gouvernement a brouillé sa fréquence habituelle, ainsi que celle de la BBC. Un professeur d'anglais vient me parler, « nous avons besoin de démocratie, d'avoir un régime comme ceux d'occident et d'Israël. Il me rappelle le type qui ce midi, me voyant faire des photos est venu m'expliquer que les Égyptiens ne sont pas des barbares, mais des gens civilisés, que par exemple ils ne sont pas contre Israël ou les juifs mais contre les Sionistes qui tuent les Palestiniens. Il y a autour de nous beaucoup de gens du collectif Kefaya (« Ça suffit »), mouvement laïque de gauche. Plusieurs dizaines de milliers de personnes. À un moment on se regroupe sur une place, quelqu'un va parler à la foule, il y a un discours. Un homme vient m'expliquer que l'orateur est un professeur de radiologie de l'université de médecine, que lui-même est maître de conférence, « je vous le dis parce que le gouvernement prétend que ce sont des voyous qui sont dans la rue, c'est faux !, les intellectuels sont là, et depuis ce matin, les associations de juges et d'avocats sont entrées dans le mouvement.» Ce même homme, qui me parle en français, m'explique que la fréquence d'Al Jezirah a été brouillée dès qu'ils ont expliqué que parmi les hommes arrêtés pour les violences et dégradations il y avait un grand nombre de policiers. Un journal titre même sur le complot qui regrouperait la police et les bandes de voleurs. Stratégie de pourrissement pour récupérer la situation ensuite.

     

    Après la manif, longeant la voie de tramway, nous marchons vers le quartier Sporting. La nuit tombe, le couvre-feu est en vigueur depuis deux heures, les magasins sont presque tous fermés. À chaque carrefour des barrages ou des ralentissements improvisés avec des poubelles renversées, des barrières de sécurité, ou des échelles doubles disposées au sol, et des jeunes gens avec des matraques. Ils sont là pour contrôler, et donc contrôlent les voitures, font ouvrir les coffres, mais ils nous laissent passer sans problèmes. Assez impressionnant, tout ce dispositif. Des coups de feu retentissent l'autre côté des immeubles, quelqu'un dit que c'est à Sidi Gaber qu'il y a des affrontements. Un café dans une petite rue semble ouvert, nous allons boire un thé. Ce sont des garçons d'un service d'ordre qui boivent ici, la télé est allumée sur Al Arabia, une chaîne d'information saoudienne, Assie entend que Al Baradei va aller parler sur la place Tahrir. On voit des images de foules, il y a beaucoup de monde dehors au Caire, contrairement à ce que montre la télé égyptienne. Plus tard nous trouvons la porte de l'immeuble fermée, frappons un moment jusqu'à ce que le veilleur vienne nous ouvrir. Les habitants du rez-de-chaussée nous ont entendus, ils l'ont appelé par téléphone. Une fois à la chambre, je lis The Egytian Gazette, j'apprends que 60% des postes de polices ont été incendiés. L'aéroport du Caire fonctionne normalement, avec quelques changements d'horaires. Les trains fonctionnent jusqu'au couvre-feu. Certains ont été incendiés ou pillés. La bourse et les banques sont fermées jusqu'à nouvel ordre.

    Ce matin du lundi 30, j'ai pu téléphoner en France. Coup de fil très rapide qui a mangé toutes les unités de la carte, mais enfin je sais que les proches seront rassurés au moins pour un temps. Les distributeurs d'argent sont inutilisables, j'ai de quoi vivre une semaine ou deux, maximum.

    Aujourd'hui la télé nationale diffuse la cérémonie de réception du nouveau gouvernement, où chaque ministre vient prêter serment devant le président. Il prononce quelques mots, se dirige vers lui, lui sert la main et s'en va, ainsi chaque nouveau garnement à son tour. Glacial. Sinon, toujours les mêmes images des rues du Caire paraissant assez tranquilles, somme toute. Pas de vues sur Tahrir où il y a un million de personnes d'après ceux qui ont téléphoné de là-bas à Assie dans la journée.

    Dans son discours, Baradei a demandé à Moubarak de partir, pour le bien de l'Égypte et pour le sien. Beaucoup de gouvernements demandent à leurs ressortissants de quitter l'Égypte. Assie a eu un coup de fil d'une amie française qui se fait du souci pour lui, elle dit qu'en France le point de vue général est assez alarmiste, on pense que la situation va durer et s'empirer. Par ailleurs un bruit circule concernant le canal de Suez, il serait fermé ou sur le point de l'être.

    Un immense graffiti sur un mur le long de la mer : « Cochon, va-t'en ! » Il me revient en même temps que, depuis des lustres, les Égyptiens surnomment Moubarak : « La vache qui rit ».

    Toujours des allers et venues de véhicules militaires. Et dans le ciel des passages d'avions et d'Hélicoptères, incessants, ce qui est pénible, anxiogène. C'est fait pour cela, je pense, pour faire peur. Le message que la télé nationale tente d'instiller chez les téléspectateurs est celui d'une Égypte menacée de l'extérieur. Il y aurait une attaque possible. Propagande grossière mais qui fonctionne notamment chez un des deux voisins qui en discutaient avec Assie (qui m'a rapporté la conversation).

    Durant que les jours frais passés défilent dans ma tête, dans la cuisine Assie fait face à son poulet, il est persuadé que l'histoire de l'Égypte est ce soir entre ses mains. Soudain une question l'assaille, pour lui elle cristallise les interrogations diverses qui traversent ces journées cruciales. Il n'y tient plus, il sort de la cuisine, se dirige à grands pas vers la chambre de son ami Abdallah, il frappe à grands coups sur la porte. Laissant le verbiage de Moubarak, Abdallah ouvre très vite, apeuré. Il voit son ami dans un état de quasi-démence, s'inquiète. « J'ai une question très importante à te poser », lui déclare Assie, d'un air grave.

    Vas-y, dis-moi. 

    Eh bien… le poulet, comment a-t-il été tué ? Est-ce un poulet hallal ou pas hallal ?

    Les deux mécréants éclatent enfin de rire. Comme moi, quand Assie me racontera la scène un peu plus tard, avec le plus grand sérieux. 

    1er février Avec Assie aujourd'hui à la manif, la plus grosse que j'aie vue. J'ai pris une photocopie de mon passeport et j'ai bien fait car en arrivant devant la mosquée Kaïdbrahim, dans le quartier Azarita, lieu de rassemblement depuis le début de la révolte, un barrage de jeunes gens nous arrête. Ils font des histoires, contrôlent mon sac, m'interrogent, veulent voir mes papiers, je montre la photocopie. Assie n'a pas ses papiers, j'insiste sur le fait que nous sommes ensemble, les gars présentent finalement leurs excuses et nous laissent entrer dans le périmètre où se tient le meeting d'avant la marche vers Sidi Gaber, quartier situé à quelques kilomètres. Il y a une paranoïa relative à d'éventuels agents provocateurs, peut-être pas dénuée de raison. Le climat que cherche à faire régner le vice-président Omar Soleymane se vérifie en partie. Une fois dans la foule, les gens viennent parler à l'étranger, me montrer leur pancarte. En évidence, sur les marches devant la mosquée, avec des banderoles et des prises de paroles, le syndicat des avocats. Également une présence des Frères musulmans, qui semble assez nouvelle. Beaucoup de gens ont un téléphone mobile. Un homme discute avec Assie, lui rapporte que la BBC annonce un quart de millions de personnes sur la place Tahrir, au Caire. On sent que quelque chose se joue, comme une course de vitesse, hors circuit.

     

    Un barbu vient vers moi, parle fort, il me demande ce que je fais là, veut me contrôler, la peur d'un attentat, Israël, etc. Je me laisse faire, j'ouvre mon sac, il vérifie, et me dit que c'est ok, que je peux rester. À un moment un jeune type vient me voir, me parle, il se présente comme militant du Waft et employé d'une chaîne locale. Il me traduit les slogans, m'explique ce qu'on voit. Là, c'est un grand bâtiment détruit par le feu, que je prends en photo, c'était le siège de la police. Puis il m'explique que tous ces jeunes qui ont pris ce mouvement en main veulent une démocratie, ils veulent la fin de ce régime policier, ils veulent pouvoir faire leur vie. À un moment il déclare : « nous n'avons jamais été autant en sécurité qu'aujourd'hui. » Alors que tout pourrait vouloir dire le contraire il me dit cela et c'est une phrase forte qui me touche, que j'ai plaisir à transcrire. Sans la police on se sent en sécurité, en fait. Un homme, peu avant, est venu aussi me parler de la police, je le vois tirer sur le col de son pull pour me montrer les traces de torture sur son cou, et il précise qu'il avait été arrêté tout simplement pour avoir critiqué le régime. Un homme m'aborde, demande d'où je suis, il me dit en français qu'il a fait Sciences-Po à Paris VIII, que ce qui se passe en ce moment c'est l'événement politique en Egypte le plus important depuis les pharaons, il est avec une équipe de télé, laquelle veut que je témoigne en tant qu'étranger, et c'est vrai que je n'ai pas vu d'autres visages pâles dans la manif, ni les autres jours, il doit y en avoir mais très peu. Au Caire, sûrement beaucoup plus. Je refuse de parler, ne me sens pas légitime, c'est aux Égyptiens de parler enfin. Ils insistent, je finis par lâcher quelques mots, maintenant dans la boîte. Je dit juste que le mot « liberté » est devenu un peu plus concret pour moi pendant ces journées, alors que je sentais très physiquement un peuple qui respire enfin, dans une libération. J'avais songé à cela après une discussion avec Assie, un soir. Nous parlions de toutes ses humiliations subies par ce peuple pendant des décennies, elles ressortaient maintenant au jour sous forme d'amour et de joie partagée dans ce combat évident. Assie avait pris comme exemple la femme de ménage de l'hôtel, il la connaît depuis plusieurs années, et là pour la première fois elle a parlé de politique avec lui, a fait part des humiliations, de la vie difficile, de l'injustice qu'elle subit chaque jour. C'est un peuple qui a faim ! La lutte au quotidien pour une grande partie de la population se résume à la recherche de la nourriture. Le fatalisme d'un peuple éminemment pacifique s'ouvre parfois sur des colères révolutionnaires.

    Le jeune type du Wafd me montre sur le côté une bande de nervis armés de matraques, des gens du PND, le parti du président, ils regardent passer la manif sans rien faire. « Regarde combien ils sont, regarde combien nous sommes. » commente mon guide.

    À un moment, alors que le soir tombe, je suis bloqué par une station prière, on n'avance plus. Assie est devant. Nous nous sommes perdus.

    Plus tard, une fois rentrés à l'hôtel où nous nous sommes retrouvés, je mange quelques esch avec du fromage, Assie allume sa pipe, me récite de ses poèmes. Nous essayons de les traduire de l'arabe au français, c'est un beau moment, paisible. Je me souviens de : « combien stupéfiant le papillon/de l'amour qui a brûlé ses ailes/il a capté la vitesse de la lumière. »

     

    Partie II 

    Dix février au soir, je regarde le plafond de la chambre, l'abat-jour opale agrémenté d'une vue bucolique d'un autre âge, une scène de pêche au bord d'un cours d'eau bleu ciel." Dans la pièce d'à côté la voix sépulcrale du vieux raïs déroule des adieux que ne veulent en être. Il ne quittera pas le pays ni sa fonction, il donne plus de pouvoir au vice-président. Faisant allusion aux pressions internationales il assure qu'il ne se pliera jamais aux injonctions venues de l'étranger. « Je suis conscient des dangers que nous traversons et de l'intérêt supérieur de la nation. » Il réaffirme sa volonté inflexible de continuer à assumer ses responsabilités de protecteur de la constitution et des intérêts du peuple. Et combien il éprouve de la souffrance à la pensée des familles qui ont perdu un des leurs dans les événements récents ! Hosni Moubarak semble oublier que lui et les siens sont à l'origine de cette violence meurtrière lancée à l'encontre d'un mouvement résolu et pacifique.

    Mais je reprends ici le fil des jours frais passés :

     

     

    Mercredi 2 février 2011 Je suis allé dès neuf heures dans le centre-ville pour acheter les journaux à Ramleh station. Juste le temps de lorgner les titres et parcourir un article. L'armée s'engage à ne pas tirer sur le peuple (The Egyptian Gazette). La pression d'Israël sur les Occidentaux pour qu'ils soutiennent Moubarak. La crainte des Frères musulmans, bon prétexte pour justifier la dictature (Al Ahram hebdo)... En passant devant la mosquée Kaïd Brahim je vois un petit attroupement, je m'approche, une équipe de télé occidentale (si j'en juge par l'apparence et aussi par l'anglais prononcé que j'entends en passant) interviewe des jeunes gens.

    Avec Assie nous allons boire un thé au petit café pas loin de la rue Delta. Assie demande si l'on peut mettre la télé sur Al Arabia, un client grogne que c'est une chaîne des agents de l'étranger. Ça discute. Un autre client qui vient d'arriver déclare qu'il arrive de Haute Égypte et que là-bas tout le monde considère que Moubarak doit s'en aller : khalass ! Les autres discutent entre eux. Nous sortons.

      Un grand soir égyptien (témoignage d'un égotiste analphabète)

    À l'hôtel, conversation avec Madame. Elle évoque le discours d'hier soir, « il croit nous faire pleurer ! » Et elle parle du prix des aliments qui augmente encore ces jours-ci, des gens qui n'ont pas de quoi se nourrir. « Où va tout cet argent de l'aide américaine ? » Elle ajoute : « Si Obama veut vraiment que Moubarak s'en aille il peut le faire partir, mais il n'est pas clair dans ses propos. On ne les saisit pas. » Elle n'a pas connaissance de la dernière déclaration du président américain, où il dit enfin qu'il faut que Moubarak parte, et dès maintenant. Ça, je ne l'ai su que plus tard dans la journée, quand j'ai pu lire les nouvelles sur le ouaib. Je confie à Madame les problèmes que j'ai pour contacter la France, et aussi que je n'ai pu retirer de l'argent. J'ai payé encore quatre nuits, mais après... « Ne vous en faites pas pour cela. » me dit-elle.

    Le discours à la Pétain de Moubarak, hier soir, a pourtant fait pleurnicher dans les chaumières. Le gérant nous dit que sa femme était très émue, on comprend qu'il a dû la sermonner. On voit aussi à la télé gouvernementale une manifestation de soutien au président, les images sont cadrées de telle façon qu'on puisse imaginer une foule immense. Cela dit, il semble y avoir effectivement du monde. Des témoignages en faveur de Moubarak défilent sur l'écran, avec à chaque fois des trémolos dans la voix et le cœur. Pendant ce temps, autre phase de l'opération, des mercenaires armés s'attaquent aux jeunes gens de la place Tahrir. L'allocution vicieuse du président est en train de semer la discorde. Diviser pour régner, rien de nouveau. Et c'est en l'occurrence plus ignominieux que jamais. « Après moi le déluge... », semble dire le raïs, dont la santé est si précaire depuis des mois. Voudrait-il entraîner le pays avec lui dans sa tombe ?

    Conversation avec Tareck, un client qui occupe une chambre au 6ème. Il vient d'avoir au téléphone une discussion familiale très intense. Sa fille de 16 ans semble avoir été sensible au discours de Moubarak, elle se dirait presque prête à aller le soutenir. Il l'engueule, lui dit que lorsqu'on prétend faire des études de sciences politiques plus tard on doit réfléchir davantage, ne pas suivre ses petites émotions compassionnelles suscitées par un comédien cynique. Sa mère, qu'il présente comme une femme très simple, sans formation intellectuelle, elle aussi, sermonne sa fille. Tareck est surpris de cette configuration, il s'attendait plutôt à l'inverse, voir la mère sensible au discours du vieux et sa fille plus distante et analyste. Il paraît très remué.

    Plus tard, on frappe à ma porte, c'est le voisin, il vient m'annoncer qu'internet fonctionne, la télé l'annonce à l'instant. Je sors aussitôt avec ma clef usb et je file au cyber le plus proche, à Cleopatrà, et là on me dit que non, ça ne marche pas encore. Je remonte la rue et je vais dans un autre, ils me disent oui, c'est ok. Je m'installe et ouvre mes messages, réponds à toute allure, envoie les photos, sauf celles d'hier que je n'ai pas encore pris le temps de trier. Au moment de payer, le type voit que je lorgne l'écran de télé, réglée sur Al Jezirah, que « je m'intéresse », comme on dit parfois, aussi me demande-t-il mon opinion sur ce qui se passe, je lui dis mon espoir de voir le peuple gagner ce combat. À l'écran je vois les bagarres entre les opposants et les pro-Moubarak, une scène de guerre civile, je crains le pire. Dans les jours qui viennent, les dés seront jetés.

      Un grand soir égyptien (témoignage d'un égotiste analphabète)

    Bientôt je comprendrais que ce cyber café n'est pas n'importe lequel. C'est celui où Khaled Saïd a été cueilli par deux policiers en civil avant d'être assassiné par les mêmes, un peu plus loin, dans la rue. Son malheur était de détenir un document les compromettant, où on les voyait se partageant l'argent d'un trafic. La famille ne pourra voir le corps, mais des photos du cadavre faites à la morgue sortiront et on y verra un visage massacré. Une plainte est déposée, l'autopsie conclut à un décès dû à une ingestion de haschisch. Les photos seront publiées sur Facebook ou un groupe Khaled Saïd existera très vite, ainsi que des manifestations rassemblant des milliers de personnes pour protester contre les brutalités policières, qui plus est, couvertes par la justice. Car l'histoire de Khaled Saïd n'est pas unique, loin s'en faut, mais elle est devenue emblématique des mœurs de cette milice aujourd'hui disparue. Ce quartier loin du centre, je m'y promenais le 25 janvier au soir, et j'assistais sans m'y attarder à des combats entre bandes de jeunes gens et une police anti-émeute apparemment débordée. Je sais maintenant la raison de ce terrain d'affrontement. Et je sais aussi que le souvenir de l'assassinat de Khaled Saïd, un jeune homme de 28 ans, a été un des éléments qui ont nourri l'esprit de révolte et, partant, les événements extraordinaires de ces derniers jours que les Égyptiens ont assumés d'emblée comme étant une révolution.

    Est-ce ce soir-là ou avant ? Je me rends compte qu'au dessus du guichet de réception de l'hôtel il y a un portrait de Moubarak. Je ne l'avais jamais remarqué, il est accroché assez haut, et mal éclairé. Je ne résiste pas à la tentation de provoquer une légère inclinaison au cadre rectangulaire, donnant un air moins sérieux à la figure du dieu. Le lendemain, le portrait a été redressé. Micro-sondage intéressant...

    3 février 2011 Ce matin je me presse au cyber avec la suite de mes notes journalières sur ma clef. J'envoie photos et textes, je réponds à quelques messages et regarde les infos. Il est question de 8 morts et 600 blessés au Caire, dans les affrontements d'hier et de cette nuit. Ça ne pouvait que dégénérer. Des casseurs payés par des fidèles du raïs pour venir semer la violence et le chaos, voilà qui devrait disqualifier à jamais ce pouvoir. Plus personne ne peut soutenir ce régime. La télé allumée diffuse toujours Al Jezirah, la qualité de l'image est très mauvaise, on voit la place Tahrir filmée de très haut et la confusion totale qui semble y régner. Je lis aussi sur un site que le gouvernement français (par la voix de François Baroin, qui se dit ému par les images télévisées !) demande à ses ressortissants de rentrer, des dispositions sont prises. Simple effet d'annonce destiné au Français de France, puisque les consulats égyptiens n'ont alors reçu aucune information à ce sujet.

    Je reçois Juste un mot en passant, un beau texte de presque-anticipation de Patrick, mon ami d'Inde du Sud. Extrait : « ... j'aime bien les petits obamas au fenouil, avec des actions pourries autour, sur un lit de Bons du Trésor zuniens (on dit qu'ils furent acquis par les chinois et bradés en catastrophe aux malgaches (de là, ils passèrent en fraude au Soudan pour être fourgués à Kadhafi, l'homme à la moumoute, qui les refila aux Grecs sous couvert de philanthropie... pour les ‘renflouer', hi, hi...)... n'empêche... on va sauver l'Europe grâce à des réincarnations de Kadhafi, et puis de Khodorkovski ou quelque chose comme ça (le pôvre), c'est génial !... tandis que Larouche et moi, je me suis laissé dire qu'on a eu mal au Brésil quand ils ont remonté le taux de base des prêts bancaires : à 12.5 %, hein, tout de même... une grosse épine dans le pied ! Bah... tout ça, c'est de l'histoire ancienne. »

    Je parle avec le patron du cyber, lui demande s'il y aura un rassemblement avant demain à Alexandrie. Il me dit qu'aujourd'hui il y en aura un à la Mosquée, le jeudi des martyrs, en mémoire des tués d'hier. Je décide de m'y rendre. Au moment de payer je comprends qu'il ne me demande que deux livres au lieu de quatre (une heure = 2 livres), il me fait un rabais, j'insiste pour payer le prix normal. Je remonte la rue Port Saïd, quelques personnes devant le distributeur de billet de la banque du Caire, je m'arrête, c'est là que dimanche dernier j'ai essayé de retirer de l'argent, en vain. La carte a été refusée. D'autres, avec des cartes locales, pouvaient retirer, pas moi. Par ailleurs, les banques ont quand même essayé d'assurer le versement des salaires. Aujourd'hui, le distributeur ne semble pas fonctionner du tout, ces personnes attendent peut-être l'ouverture ou on leur a dit qu'il serait approvisionné bientôt. Sur la place Delta les ordures sont enfin ramassées, Veolia Environnement signe son retour. Hier, un peu plus loin j'avais déjà vu un camion de chez eux. Il était temps, les sacs d'ordures s'entassaient dangereusement. La distribution de esch (pain subventionné) provoque des queues encore plus importantes qu'à l'habitude. Je bois un thé, et pour la première fois j'achète un croissant, il n'y a plus que cela à la boulangerie ou des pains au fromage. Je repasse à l'hôtel, puis je sors pour aller dans le centre. Le minibus me dépose au niveau de la mosquée Kaïdbrahim. Je commence à marcher le long de la mer, en passant à son niveau j'aperçois un Français que j'avais vu il y a une semaine au Centre culturel français, je m'arrête pour le saluer. Il est avec deux autres personnes. Une Française et un Égyptien. Comme je dis que j'envisage de jeter un œil au consulat, histoire de voir de quoi relèvent leurs dispositions, la femme me renseigne aussitôt, elle en arrive. « J'y suis allée, me dit-elle, il n'y avait rien de spécial concernant les rapatriements, ils ne sont pas au courant. » J'abandonne ce groupe pour me rendre à Ramleh Station et acheter les journaux. L'Ahram Weekly n'est pas sorti, a priori demain seulement, selon le marchand. J'achète l'Egytian Gazette et Le Progrès égyptien. J'ai le temps de lorgner le titre crapuleux de ce dernier « Le peuple impose son mot : oui à Moubarak », en sous-titre : des millions de citoyens dans les rues ». La propagande n'a pas froid aux yeux !

    Je vais boire une hassab (jus de canne). J'ai l'intention ensuite de passer voir le rassemblement près de la mosquée, ne compte pas rester longtemps car je sens qu'il ne faut pas traîner, que l'ambiance est tendue. Je ferai quelques photos et rentrerai tranquillement à l'hôtel. Quand j'arrive près du rassemblement, soit peut-être un millier de personnes, je peux vérifier qu'effectivement il y a une tension spéciale. Une trentaine de personnes sont alignées coude à coude, chacune porte une pancarte sur laquelle il y a le nom d'une des victimes d'hier et des jours précédents, c'est du moins ce que je suppose. On me prend à partie, un grand type costaud me demande mes papiers, je sors la photocopie de mon passeport, il regarde le sac, je laisse faire, il hésite sur la conduite à tenir, me dit finalement « meuch », ok. D'autres sont venus vers moi : « Avez-vous besoin de quelque chose. Faites les photos que vous voulez. » Et là je fais une série de photos des personnes avec les pancartes. Je prends mon temps, ça se passe bien. On m'explique : jeudi des martyrs. Il a aussi des pancartes avec des slogans plus habituels concernant le départ de Moubarak, quelques slogans en anglais que j'ai oubliés.

    Je m'approche ensuite de la mosquée pour photographier les prises de parole, non pas que les mots soient exactement visibles, mais peut-être quand même un peu. Trois personnes pas du tout avenantes s'approchent de moi, dont deux très baraquées, me demandent mes papiers. Je montre la photocopie du passeport. Ils veulent l'original, j'explique que je ne l'ai pas avec moi, que par précaution je préfère laisser mon passeport à l'hôtel. Ils ne veulent rien entendre, me demandent de les suivre. Je refuse. Je ne sais qui sont ses types, je crains qu'il ne s'agisse de policiers. Ils m'entraînent de force, je résiste pour que les gens autour voient bien ce qui se passe, et effectivement un attroupement se forme. Ça discute fort, à un moment l'un des trois molosses finit par me dire qu'ils m'emmènent au poste militaire, ce que je voudrais bien croire mais n'en suis pas sûr. Ils me poussent à l'écart, me prennent l'appareil-photo, je le réclame, ils refusent, commencent à regarder les photos que j'ai prises. Il y a toutes les images des jours précédents et celles que je viens de prendre. Un homme vient discuter avec eux, il réclame des explications, manifestement. Un des molosses me dit de ne pas m'inquiéter, de ne pas avoir peur. Comme je résiste, l'un deux m'arrache mes lunettes, et ils me bousculent jusqu'à un taxi dans lequel je me retrouve avec eux et un chauffeur qui leur obéit. J'ai tout fait pour faire durer, espérant qu'une intervention de quelqu'un d'autre réglerait l'affaire, et tout en vivant cela je me sentais observateur, me tenais là où la peur m'installait. Je me voyais en train de m'enfuir ou au contraire dans une pièce isolée avec des tortionnaires me harcelant. Les possibilités défilaient parallèlement dans ma tête. Quand je vois qu'effectivement on arrive à un check point de l'armée, celui qui est sur la corniche au niveau de la rue Champollion, je suis plutôt rassuré. Là je suis accueilli par un officier, il s'adresse à moi très courtoisement, en anglais. Il faut que j'appelle l'hôtel pour qu'on m'amène mon passeport. Par téléphone, j'explique à Assie où il est rangé. Il va l'apporter. Dans l'attente on me fait attendre, me prie de m'asseoir - une chaise sur le trottoir. Des passants sont intrigués, cherchent à venir voir, on me dit de m'asseoir sur une autre chaise, cachée par le char. Mais ça ne suffit pas, on ouvre la portière du char et on me prie d'y grimper, on m'y enferme. Il y a dedans un jeune soldat, dans la tourelle. Deux autres y pénètrent bientôt. Des adolescents, l'un d'eux joue avec sa mitraillette, enlève une balle du chargeur, la replace, etc. Souvent le canon est dirigé vers moi, je n'aime pas ça, hésite à râler, ne dis rien. Ils parlent un peu entre eux. Dehors un son de foule grandit, c'est la manifestation. Je comprends qu'ils vont attendre qu'elle soit passée pour me laisser sortir. Curieux effet de vivre une manif de l'intérieur d'un char, suffit pas d'être analphabète il faut aussi être aveugle et « sous protection ». À un moment, un des petits jeunes qui m'entourent reprend un slogan dont le rythme est entraînant, puis il s'arrête soudain, un peu gêné de ce qui vient de lui échapper. Je reste pas loin d'une heure dans ce char. Enfin, la portière s'ouvre, j'aperçois Assie. On sourit tous les deux de la situation. Il converse avec un officier. Je peux sortir. Ce même officier m'explique qu'il est vraiment désolé mais qu'il n'est pas habilité à faire ce genre de contrôle, qu'il va donc m'emmener au bureau des renseignements de l'armée. Nous partons à quatre. Assie et moi assis derrière dans une voiture civile à deux portes (impossible donc de prendre la fuite) et l'officier et un chauffeur devant. Assie est déposé pas très loin de l'hôtel. La voiture croise la manif, il y a du monde, pas autant que le mardi mais il y a du monde. Le trajet me semble long, on arrive enfin devant la grille d'une grande enceinte. L'officier descend du véhicule. Reste le jeune chauffeur, en civil, je ne sais si c'est un militaire, peut-être pas. Il a envie de causer. Auparavant l'officier m'a demandé, en précisant que je n'étais pas obligé de répondre, mon opinion à propos de la situation. Je lui réponds que j'espère que Moubarak s'en ira. Le jeune chauffeur me dit « beaucoup de gens n'aiment pas le président, mais c'est tout de même le président, c'est notre président, on doit quand même le respecter. Il a dit qu'il ne voulait pas partir, qu'il voulait mourir en Égypte, c'est comme ça. » Puis : « Pourquoi les gens se battent-ils entre eux. Qui a pu payer des gens pour venir semer la violence sur la place, c'est impossible que ce soit un Égyptien. » Nous y voilà, le refrain de l'ennemi israélien ou étranger quelconque. Impossible qu'un Égyptien veuille du mal à un autre Égyptien, cela lui paraît évident. Il n'imagine en aucun cas l'aspect machiavélique de cette sinistre farce. « Grâce à Moubarak on a eu la paix avec Israël, que se passera-t-il après ? On veut vivre dans un pays en paix. » « Les trois dernière années ont été très mauvaises, c'est vrai, mais les 27 premières années ont été bonnes, alors pourquoi on lui reproche tant de choses. » Je ne réponds quasiment rien, le laisse parler. À un moment, pourtant, il me dit que moi non plus je n'aimerais pas qu'on manque de respect au président de la France, alors je rétorque tout de go que je n'aime pas plus Sarkozy que Moubarak, il semble surpris. Pourquoi ? me demande-il. Je lui réponds que Sarkozy est une sorte de mafieux au service des riches. Il accuse le coup, change d'idée, explique bientôt combien il est désolé pour ce qui m'arrive, répète plusieurs fois que c'est une situation absurde. Enfin l'officier arrive, accompagné d'un autre militaire, un petit au visage asiatique. L'homme se penche vers moi, je suis toujours assis à l'arrière de la voiture. Il me parle en français, si mal que nous passons très vite à l'anglais, me pose quelques questions habituelles sur mes activités, il veut savoir si j'écris dans la presse, je lui dis que non, que j'écris des shorts stories publiés en livres. Il me fait remarquer que j'ai un visa de tourisme, avec la mention work no permited, je lui explique que je ne travaille pour quoi que ce soit d'égyptien, que je n'écris même pas sur l'Égypte. Il me demande l'adresse de l'hôtel, la note. Il exige une photocopie du passeport, je l'ai donnée tout à l'heure à un autre officier. L'homme me salue finalement, en ajoutant un timide « pardonne-moi ». On repart en ville à la recherche d'un photocopieur, c'est déjà le couvre-feu, donc difficile à trouver. Finalement ils en dégotent un, font la copie et me raccompagne dans mon quartier, où je les guide un peu car ils sont perdus. À un moment je leur dis que je peux descendre là, c'est bon, et la voiture s'arrête, je sors du véhicule, me penche vers eux, leur serre la main. Tout cela est très amical, finalement. Quand je lirai plus tard des papiers sur le comportement brutal des militaires du Caire avec les journalistes je verrai à quel point cet épisode ne fut pour moi qu'une péripétie. Quand j'arrive à l'hôtel je sens qu'on est content de m'y revoir. Madame vient vite me dire qu'elle s'est fait du souci, je lui réponds que je suis désolé d'en avoir été la cause. Je vérifie l'appareil et constate qu'il n'y a plus rien sur la carte mémoire, m'y attendais un peu. Quelques centaines de photos effacées. Heureusement que je les ai archivées au fur et à mesure, ce qui fait que je ne perds que les photos du jour.

    Un grand soir égyptien (témoignage d'un égotiste analphabète)

    Le soir je retourne au cyber avec Assie et j'envoie quelques messages. Je demande à Mediapart de suspendre mon billet de blog ou de le publier sous pseudonyme, on ne sait jamais, et il suffit de taper mon nom sur Google pour arriver assez vite sur les photos que j'ai faites ici. D'autant que quelques semaines plus tôt j'ai déjà fait l'attention de la police dans le cadre de l'enquête sur l'attentat d'Alexandrie. Non pas que j'ai été réellement inquiété mais la présence de trois écrivains étrangers dans la même pension a intrigué les enquêteurs, quatre hommes très sûrs d'eux, et, délaissant le reste de la clientèle, ils nous ont cuisinés un moment, notant bien sûr scrupuleusement les coordonnées de chacun, numéro de passeport, posant des questions plus ou moins indiscrètes. Le chef est venu dans ma chambre, a regardé dans les cahiers, m'a demandé de traduire ce qu'il y avait d'écrit… Plus tard dans la soirée les mêmes fâcheux téléphonaient à la réception, demandaient qu'Abdallah descende au rez-de-chaussée pour une dernière vérification, ils ne se donnaient pas la peine de monter pour si peu, l'affaire de quelques minutes. En fait, quand Abdallah est descendu ils l'ont obligé à monter dans leur voiture, l'ont emmené au poste où ils l'ont gardé plusieurs heures, sous prétexte d'attendre un supérieur qui n'est jamais venu. Cette inquisition policière restera bien sûr sans suite, mais une telle pression psychologique n'est jamais anodine. Quelques semaines plus tard les soupçons concernant cet attentat non revendiqué se portent sur le ministre de l'intérieur lui-même, Habib el-Adli. Qui sait ? certains de nos funestes visiteurs d'un soir étaient peut-être des affidés du ministre, de mèche. Du moins cette soirée a-t-elle soudé une amitié entre les trois poètes prétendument comploteurs.

    Je lorgne les nouvelles du Caire, ça bardait décidément à Midam Tahrir (place de la Libération). Quand nous sortons, la rue est dans son ambiance nocturne de couvre-feu, toutefois une épicerie est encore ouverte, j'achète des légumes et des fruits. Plus tard je suis à l'hôtel avec Assie, nous mangeons et conversons tranquillement. Abdallah est cloîtré dans sa chambre-bureau, il est tout accaparé par les événements. Plus dilettante, Assie me chante des chansons de son pays, l'Arabie. Des chansons d'amour à la bien aimée partie pour un jour et qui n'est jamais revenue, des chansons aux oiseaux, ou encore des berceuses. L'ami chante d'une voix de gorge, murmurante et monocorde, il me rappelle la voix de ma grand-mère morte il y a bientôt trente ans. La soirée m'est plus douce encore qu'un soir de bataille.

    Plus tard encore, j'ai l'impression qu'il se passe quelque chose, on parle plus fort à côté. Je vais voir. C'est un habitant de l'hôtel branché sur le net qui rapporte que Moubarak aurait eu l'occasion de dire à un proche : « Le litre a débordé, je dois partir (Tafaha al kaïl waaddou khaïl) », c'est du moins la chaîne Al Arabia qui le publie. Chacun y va de son commentaire. Un voisin remarque que, dans son discours, Soleymane n'a pas nommé Moubarak, il a dit : « ni lui ni son fils ne se présenteront aux prochaines élections ». Il y voit un signe que peut-être nous sommes déjà dans l'après Moubarak. Une dame qui est ici avec son petit pense que ça va être le chaos sans le raïs. Assie se moque gentiment d'elle. Je rappelle que Moubarak est malade, qu'il va probablement mourir un jour, qu'il serait bon de déjà s'habituer à vivre sans lui.

    Ce même soir, à moins que ce ne soit un autre, je recommence la même opération sur le cadre de Moubarak. À cette occasion, je note sur le front d'Hosni une trace de coup, la toile est presque enfoncée, c'est il y a bien longtemps un client coléreux et politisé qui a collé son poing dans la face du dictateur (on me le racontera peu après). Le lendemain, l'inclinaison reste la même, la révolution gagne les esprits. Tareck rapporte qu'il a lu ce jour un graffiti disant : « Dernier film sur les écrans, l'exécution du président ! 

    Dans la cuisine Assie surveille tendrement la cuisson du poulet, comme si l'Égypte tout entière mijotait sous sa responsabilité, dans l'attente d'un devenir. Il a trouvé auparavant sur l'étagère la réserve d'épices d'Abdallah, cumin, clous degirofle, gingembre, curry, poivre, etc. La viande sera parfumée. Assie aimerait ne penser qu'à cette cuisson particulière et à ceux à qui il destine ce plat préparé avec amour. Lui revient cette formule de Nietzsche : « Dieu aussi à son enfer, c'est son amour des hommes. »

     

    Partie III

    Après que, ce jeudi 10, Moubarack n'a pas annoncé sa démission, mais tout de même une sorte de passation de pouvoir à son fidèle Soleymane, c'est maintenant au tour de ce dernier d'administrer un discours moins lénifiant que menaçant à la nation.

    En effet, il paraît dire que l'affaire est entendue, que les revendications ont été perçues, que tout doit rentrer dans l'ordre. Après les menaces de coup d'État qu'il a fait circuler depuis quelques jours il engage avec fermeté les manifestants à rentrer chez eux, laissant clairement entendre que des dispositions vont être prises pour les déloger. Ma mémoire fait ce qu'elle peut, me déborde, je ne me repose pas, j'écoute et je vois, passif. Je ne m'appartiens pas…

    Où en étais-je ? 

    4 février Je vais au café net, j'apprends qu'au Caire des journalistes et photographes ont été arrêtés et maltraités. Protestations unanimes des bien-pensants étrangers. Je cherche à savoir ce qu'il en est de cette déclaration rapportée par Al Arabia dont il était question hier soir, mais n'en trouve aucune trace, sinon une autre où Moubarack aurait dit que s'il s'en allait ce serait le chaos. Air connu. Alors que si Soleymane le remplace les manifestants se verront peut-être gagnants, victoire symbolique, et ce sera bien sûr pourtant encore le même pouvoir, avec aménagements de circonstance, tout simplement. Des oligarchies mènent le monde aussi bien ici qu'en France et ailleurs. Plusieurs messages d'amis me disent de faire attention, que les photographes et journalistes sont ciblés. Voilà qui est bien observé. Et vérifié. Je profite d'être là pour archiver sur DVD l'ensemble des photos que j'ai faites depuis mon arrivée en Égypte, en novembre. Je confierai ce double à quelqu'un de sûr. En remontant la rue Port Saïd à l'heure de la prière j'ai l'impression qu'il y a beaucoup plus de monde à prier qu'à l'habitude. Un peu après à l'hôtel, j'entends la femme de ménage qui, entrant dans la cuisine, où Assie est en train de cuisiner des haricots, déclare qu'elle a prié et prié encore pour qu'il n'y ait pas de morts aujourd'hui au Caire ou ailleurs. Elle dit cela (que m'a traduit Assie) avec le visage plein de bonté de quelqu'un qui a un cœur gros comme ça. Une forte mobilisation est attendue aujourd'hui dans tout le pays. Il faut atteindre le million au Caire. Je décide d'aller faire un tour, cette fois-ci, pour la première fois, sans l'appareil photo. En arrivant dans le quartier Azarita, j'aperçois Julien, le Français que j'ai revu hier. On parle, il semble un peu seul et envieux de compagnie, je me laisse faire volontiers. Nous passons le reste de la journée ensemble, dont une partie près des manifestants autour de la Mosquée. Ils sont nombreux, très nombreux, très enthousiastes. La note nouvelle c'est l'apparition de petits drapeaux que beaucoup agitent. L'ambiance semble beaucoup moins tendue qu'hier. Nous ne sommes pas contrôlés. À un moment je croise un homme qui me salue et lève le pouce, je le reconnais, c'est un de ceux qui a essayé de me défendre au moment où je fus embarqué, hier. Je lui fais signe que je vais bien. Plusieurs personnes nous saluent par un « Welcolme to Egypt ». Je veux aller acheter les journaux, nous allons à Ramleh station prendre Le Progrès et L'Egyptian Gazette. Le Progrèsparle en première page d'une conspiration étrangère contre l'Égypte et sa stabilité. Il est question d'un complot dévoilé. Des éléments iraniens, des membres du Hamas et du Hezbollah seraient à l'origine des événements des derniers jours. Mon chauffeur d'hier sortirait conforté dans ses préjugés, à lire ce journal. La télé nationale doit transmettre le même genre d'information à longueur de journée. La rhétorique paranoïaque développée par Soleymane depuis plusieurs jours ne reste pas sans effet sur certaines tranches de la population. Julien est un jeune des mouvements alternatifs de Grenoble. Cycliste et curieux des autres, il voulait connaître la Turquie et le monde arabe, savoir à quoi ressemblaient ces pays d'où sont originaires la plupart de ses voisins grenoblois. Il est parti de France il y a sept mois, est arrivé ici par la Turquie, la Syrie, le Liban, la Jordanie. Il attendait un bateau pour Venise, les événements de ces jours ont fait que le bateau n'a pas abordé. Nous passons la soirée avec Assie. Tous deux échangent beaucoup à propos des rapports entre les langues du Moyen-Orient, le turc, que Julien a essayé d'apprendre le temps qu'il était là-bas, l'hébreu que Assie a étudié à l'Université, et bien sûr l'arabe dans ces différentes versions.

    Quand il est question de cette photo que j'ai faite où l'on voit des femmes voilées riant avec chacune une bouteille de bière à la main, il me dit qu'il y a en vente ici de la bière sans alcool, dont les bouteilles ressemblent effectivement à celles de la marque Stella. J'ai donc trouvé une explication à cette anomalie. Les miracles sont encore à venir.

     5 février Peu dormi, l'épuisement se précise. Je me douche. Je prends la direction du quartier Cleopatrà, le café net où la télé diffuse Al Jezirah. Dans ce quartier le 28 au soir, je voyais les jeunes ramasser les cailloux et projectiles pour les lancer sur les forces anti-émeutes, et des jeunes policiers de cette unité courir entre la rue port Saïd et la petite place circulaire, affolés. Je m'interrogeais : pourquoi dans ce quartier si loin du centre ou d'une administration symbolique ? J'ignorais alors l'assassinat ici même d'un jeune homme par des policiers que j'ai appris il y a deux jours [cf. partie II]. La petite place circulaire, au croisement de la rue El Yazal Khalifa et de la rue Port Saïd, n'était pas sans raison le théâtre d'affrontements justiciers.Je réponds à quelques mails, lis les infos. Attentat contre un gazoduc dans le Sinaï, le tuyau partant vers la Jordanie est endommagé. L'autre qui part vers Israël est toujours valide. Il conduit ce gaz que les Égyptiens vendent aux Israéliens à un prix imbattable (on dit même qu'ils le vendent moins cher que son prix de revient). Toutes les spéculations sont permises. Dans la nuit des coups de feu ont été entendus place Tahrir, semant la panique. Le directeur d'Al Jezirah au Caire a été arrêté. François Fillon annonce que la France suspend ses ventes d'armes à l'Égypte. On croit rêver ! La ministre des Affaires étrangères interdit aux chercheurs français présents en Égypte de s'exprimer. Exemple : Marc Lavergne, qui n'a pas pourtant annulé une interview à France 24 sur le point d'être enregistrée, mais bien deux émissions prévues sur France-Culture et LCI (?). En l'occurrence il s'agit d'un chercheur (directeur du CEDEJ) dont la compétence en matière égyptienne est plutôt douteuse, si j'en crois les avis de ses collègues. Je reviens par la même rue, m'arrête boire un thé, histoire de sentir le quartier et garder un pied dans mes habitudes. Je repasse à la chambre, me pose un peu, sans bien savoir me reposer. Je décide d'aller faire un tour dans le centre, et de peut-être aller me signaler au Consulat. Vers la mosquée, toujours la même, je croise Julien. Il est avec son vélo, déménage, son hôtel vient de fermer sur ordre de la police (sans doute parce qu'il est situé trop près justement de cette mosquée sensible). Nous parlons un peu, à l'arrêt sur le trottoir, face à la mer. Juste après que deux jeunes gens nous ont salués par « Welcolme » très amical, un homme marche vers nous, il reconnaît Julien « Vous êtes passé à l'hôtel Philip il y a trois semaines, je vous reconnais. Je voulais vous dire à vous deux : “ il faut que vous quittiez l'Égypte, c'est très dangereux en ce moment. Il faut partir.” » Il prononce ces mots sur le ton de quelqu'un qui détient des informations précises. Nous restons un peu interloqués. Julien me rapporte qu'il a parlé tout à l'heure avec un jeune activiste ce matin, il le connaît un peu depuis quelques jours. Ce jeune homme semblait plutôt sur le qui-vive, la police arrête des gens, c'est probablement le début d'une chasse aux éléments actifs de ce mouvement, et autres complices ou jugés tels. Difficile de se faire une idée du comportement à adopter, partir ou rester. À ce moment une charrette, dont le plateau est chargé de bouts de métaux rouillés, tirée par un âne, passe devant nous, un jeune homme tient les rênes, il a un porte-voix et répète « vieux métaux, vieux métaux… » (du moins nous le supposons). Julien veut passer voir un Américain qu'il a rencontré ici, qui voyage en moto autour du monde depuis 5 ans. Il semblerait qu'il ait des informations concernant le bateau italien qui fait la navette entre Venise, la Syrie et ici, celui-là même dont la dernière escale a été annulée. Je garde le vélo en bas pendant que les deux discutent en haut, à l'hôtel où séjourne l'Américain. Pendant ce laps de temps défile sur la Corniche une manifestation. À sa vue et au rythme de ces slogans, j'hésite à dire si elle est d'un bord ou de l'autre, puis je me décide pour une manif anti-Moubarak, même si d'une tonalité différente. J'apprendrai dans une heure qu'il s'agissait d'une démonstration des Frères musulmans. Maintenant j'accompagne julien à son nouvel hôtel et de là me rends au Consulat français, le plus beau palais du quartier, entouré d'un haut mur. J'y rencontre le vice-consul. Bel homme d'allure assez dandy il me reçoit dans son grand bureau situé au bout d'un gigantesque couloir. Je lui explique qui je suis, où j'habite, les péripéties de la semaine passée. Il est à l'écoute, en a l'habitude. Il me raconte un certain nombre de choses. Tout d'abord qu'il a eu surtout des soucis avec les expatriés, ces Français qui vivent ici en permanence, fonctionnaires pour la plupart, j'imagine, les plus affolés, qui voulaient tous rentrer au pays. Les routards qu'il a pu voir étaient au contraire assez calmes. Il me prévient que la route Alexandrie-Le Caire est très contrôlée, cinq check points avec à chaque fois fouille et destruction des images trouvées sur ordinateur, clef usb, carte mémoire. Me dit qu'Air-France semble considérer que la situation sera redevenue normale à partir du 9 février, leurs tarifs préférentiels de billet retour ne courant pas au-delà. Nous restons un moment ensemble à discuter, il veut aussi avoir mes impressions, note mes coordonnées, me conseille de ne plus prendre de photos, me raconte au passage le mauvais traitement infligé la veille, à Alexandrie, à un journaliste du Figaro. Grosse pression psychologique, avec simulation de mise à mort (un type manœuvrant à plusieurs reprises son arme pointée sur lui). Du dimanche 6 février je retiens surtout l'appel téléphonique de Sofia. Sa voix dans le coup, en pleine révolution égyptienne depuis la France. Le veilleur regarde sa montre, me fait remarquer que nous avons parlé longtemps, que ça va lui coûter cher. C'est aussi ce jour, je crois, qu'on apprend qu'il y a des manifestations en Jordanie. Je me souviens aussi du journal légitimiste Le Progrès titrant sur la sécurité qui s'améliore de jour en jour, sans préciser que tout va effectivement pour le mieux depuis que la police a disparu.  

     

    Le lundi 7, L'Egyptian Gazette diagnostique la mort clinique du Parti National Démocratique, le parti du raïs qui a emporté quasiment tous les sièges aux élections de novembre dernier, au terme d'arrangements grossiers et d'une abstention massive (officiellement 35% de participation, environ 10% d'après les ONG présentes). Le pouvoir lui-même a semblé mal à l'aise, comme pris dans la main dans le sac. J'apprends aussi ce jour que les Frères musulmans et des avocats du Caire engagent une procédure contre Moubarak, pour déterminer l'origine de sa fortune personnelle, entre 40 et 70 milliards de dollars, alors que la constitution interdit au président d'avoir des revenus autres que son salaire. En ville j'ai l'impression d'une certaine détente, sans savoir pourquoi. Je ne sais jamais dire pourquoi une tension est perceptible bien avant qu'un élément nous l'ait confirmé, c'est pourtant le cas, question d'électricité dans l'air. Il y a toujours le long du trottoir, vers le restaurant Gad, à Ramleh, un échalas au visage avenant qui invite les gens à se peser. Il est posté près de son pèse-personne électronique et hèle les passants. Même quand tout était fermé, la ville quasi déserte, il était là et attendait un passant qui ait le cœur à se peser. Je passe à l'hôtel de Julien, dépose un mot à son intention. Le soir il arrive, répondant à l'invitation. Il quitte Alexandrie le surlendemain de bonne heure, le bateau pour Venise sera à quai, c'est donc notre réunion d'adieu. Avec Assie, nous passons la soirée et une bonne partie de la nuit ensemble, à converser tranquillement en mangeant et buvant. Certains mots sont décortiqués, entendus différemment par chacun de nous, tel que « nationalisme » ou « fraternité ». Julien est un jeune homme d'expérience qui se méfierait plutôt des intellectuels, des théoriciens. Quand il est question de l'affaire de Tarnac et de Julien Coupat je vois qu'il grimace, pour lui ce jeune homme est un fils de bonne famille avant tout, rien à voir avec les gens qu'il fréquente. Ce qui m'impressionne c'est sa manière de dire que ses amis et lui cherchent à vivre heureux maintenant, ensemble et sans projet. Dans ce cas cela relève presque d'un désir collectif, dans un contexte tueur d'illusions. Pas de fantasme révolutionnaire mais une radicalité au quotidien qui passe par un refus du consumérisme ambiant, une conscience politique instantanée et un investissement social et créatif dans les quartiers où ils vivent. Assie est un intellectuel nomade, il appuie sa sensibilité sur des notions bien ancrées en lui. Il se souvient aussi de ses années françaises, niant toute nostalgie mais plein de reconnaissance envers la culture et le savoir-vivre qu'il a trouvés là-bas. Souvent il fait part de sa tristesse de voir combien la France assume peu sa responsabilité historique. La Révolution française et la Commune sont pour lui deux phares dans l'histoire du monde… Vers 5 heures du matin nous raccompagnons Julien à la porte d'en bas. Après qu'on se soit promis de rester en contact, il repart vers le centre ville sur son vélo vaillant dans la nuit sous couvre-feu. 

    8 février Ce matin le bureau de Poste de la rue Port Saïd est ouvert pour la première fois depuis longtemps. Discussion politique encore autour de moi pendant que je sirote mon thé en lorgnant de loin l'écran de télé de moins en moins attractif, je ne comprends évidemment rien mais je sais qu'il est question de Soleymane, de Moubarak, de la fortune de ce dernier, qui choque ou fascine beaucoup de gens. Sur internet, je lis les nouvelles. La position de Zizek sur les révolutions en cours et l’hypocrisie occidentale à leur égard. Après avoir parlé comme d'une tragédie de la disparition de la gauche laïque dans les pays arabes (et en Europe !) il dit, à propos de Moubarak :  « Je vais faire une comparaison indécente : dans le dessin animé de Tom & Jerry, il y a toujours un moment où le chat marche au-dessus du vide. Et tant qu'il ne regarde pas en bas, il ne voit pas qu'il est au-dessus du précipice. C'est la même chose avec Moubarak. Pour qu'il tombe, il faut qu'il regarde vers le bas, et voit qu'il est déjà au-dessus du précipice. » L'AFP précise que « Les services de sécurité égyptiens utilisent toujours la violence et la torture et ne montrent aucun signe de vouloir mettre fin à des pratiques épouvantables malgré les engagements du régime en faveur de réformes, déplorent des défenseurs des droits de l'Homme. » Sur le site Agora je peux lire un papier du 7 février d'un certain Ben Khabou : « Oui, il ne faut pas s’y tromper malgré les voix faussement dissonantes des responsables américains, il semble que l’administration US a décidé finalement de torpiller la révolution du peuple égyptien. Elle le fait, d’abord, en confiant à l’oligarchie, représentée par Frank Wisner, un vieil ami de Moubarak, de s’occuper du casse-tête égyptien. » Dans un commentaire d'un papier de Mediapart quelqu'un affirme que ce Wisner, affilié à la CIA est un proche de Sarkozy, son introducteur de longtemps près de la droite américaine. Pour le reste on peut lire ça et là que la vie normale reprend au Caire et dans le pays. Cependant le campement se maintient sur la place Tahrir avec toujours la demande du départ de Moubarack et la fin du régime. Madame m'aperçoit ce soir quand je rentre de la rue Port Saïd envahie par la manifestation du jour, « il y a deux jours que je ne vous ai pas vu ! se plaint-elle, vous allez, vous venez… » Sous-entendu : « Comme si de rien n'était. » Surtout, elle me fait part des derniers bruits qui courent, tout d'abord : Moubarak serait parti en Allemagne ce jour. C'était une des possibilités que j'avais lues la semaine dernière, car il va chaque année en Allemagne pour son traitement, sauf que cette fois il ne reviendrait pas. Autre information de poids, ce serait le ministre de l'intérieur qui a organisé l'attentat du 31 décembre à Alexandrie. Effectivement, cette hypothèse semble de plus en plus plausible. « Ce sont des monstres », dit Madame. Puis elle parle de la fortune de la famille Moubarak évaluée à 70 millions ou milliards de dollars. Elle se perd entre millions et milliards : combien de mille dans un million ? Je suis évidemment le mieux placé pour lui répondre !! Ensuite elle se demande comment les jeunes qui campent à Tahrir depuis des jours font pour aller aux toilettes… Son attention perçante, sa discrétion, sa dignité à tout moment inspirent le respect. Je la revois tenant tête aux policiers qui la questionnaient le soir de la descente, après l'attentat. Comment, écoutant leurs questions grossières, elle les toisait avec mépris ! Elle devait me dire plus tard, à leur propos : « Des ignorants ! »

    Neuf février Je file au centre-ville acheter la presse, je vais ensuite au CCF, mais les ordinateurs sont aujourd'hui en maintenance je ne puis accéder au net ici. Je décide d'aller photographier le gouvernorat, qui est une ruine désormais, car si les jeunes protestataires sont pacifiques envers les hommes ils n'ont pas fait de cadeau aux véhicules et bâtiments de la police, ni à cet immeuble, symbole pour tout Alexandrin de la corruption administrative, ici rien qui ne pouvait s'obtenir sans bakchich, dessous de table. Un homme bien mis m'aperçoit alors que j'approche du bâtiment fantôme, il m'a reconnu pour m'avoir vu vendredi (il se trompe, c'était jeudi) au moment où j'ai été arrêté (comme quoi j'ai bien fait de résister justement pour que les gens voient ce qui passe) et se présente comme journaliste de Al Ahram (le plus grand quotidien égyptien, pro-gouvernemental), on a causé un peu il m'a dit son point de vue après m'avoir décliné ces titres d'essayiste et responsable de rubrique au journal, sous-entendu : pas le petit journaliste de bas étage. Pour lui ce qui se passe n'est pas une révolution mais juste un mouvement contre des abus et pour plus de justice sociale, mais surtout, voyez-vous, le peuple doit être éduqué pour arriver à la démocratie, les gens sont à 90% ignorants, il faut donc maintenir Moubarak, sinon c'est le chaos. Davantage de démocratie, oui, mais pas l'anarchie ! Je résiste au plaisir de lui dire mon goût pour l'anarchie. Les Frères musulmans aux aguets, attention ! Bref l'antienne trop habituelle des tenants de la place, assez puante. Il me glisse sa carte de visite, ajoutant que si j'ai un problème il fera ce qui est en son pouvoir pour m'aider. J'ai plutôt le sentiment d'avoir à faire à un agent du pouvoir, un ennemi. Je me rends au quartier Cleopatrà où je retrouve le cyber habituel. Je lis les infos, un papier ou deux qui me mettent les larmes aux yeux, tous ces jeunes de la place Tahrir qui se disent prêts à mourir pour une Égypte libérée de ce régime. Je crains le pire, vraiment. Si Moubarak ou les siens restent en place, ils vont attendre que les gens soient rentrés chez eux, envoyer leur troupe de militants (payés) qui défileront pour demander le maintien du régime et tout restera en place. Avec le moment venu, l'heure de la vengeance. En rentrant vers l'hôtel, je m'arrête devant un clochard qui m'interpelle. Belle tête avec barbe blanche, assis les jambes allongées sur le trottoir, adossé à une grille près de l'église des franciscains, il me dit en anglais qu'il attend un appel de Al Baradei qui doit venir encore parler au peuple. « Je suis en contact avec beaucoup de gens dans le monde entier. » me dit-il. « Je parle sept langues. » Il ajoute qu'il a travaillé pendant 25 ans partout dans de nombreux pays. Puis il m'explique la corruption des gouvernants, le fuck man qu'est Moubarak, me cite le nom des frères du raïs, l'enrichissement de toute la famille, et la pauvreté des gens en Égypte. Il soulève des journaux qu'il a près de lui, des passants intrigués s'arrêtent, car je suis accroupi au niveau de l'homme, certains l'écoutent quelques minutes, très attentifs, ce que dit l'homme est avisé, on lui donne un peu d'argent, mais si on donne trop il refuse : « Khalass ! » Il s'appelle Atef, me parle de son ami jésuite qui vit à côté, d'un autre ami au Caire dont il me donne le numéro de téléphone qu'il a sur un carnet rangé dans un cartable posé sur le trottoir près de la pile de quotidiens. Avant de le quitter, je scrute son visage, car il m'intrigue, et enfin j'y retrouve le regard vif d'un ami français que j'ai perdu de vue depuis plus de vingt ans, je l'emporte avec moi.

    Un grand soir égyptien (témoignage d'un égotiste analphabète)

    10 février Aujourd'hui à nouveau, relayé par des journaux nationaux, une rumeur annonçant un possible départ de Moubarak en Allemagne, mais en fait rien de concret. Plutôt une menace de coup de force ou coup d'État exprimé par le vice-président hier lors d'une conférence de presse. « Ce qui signifierait, a-t-il ajouté dans un langage alambiqué, des développements imprévus et précipités, comprenant des irrationalités. »19h30. Ça y est, il va partir ! Je suis passé voir les infos après une longue promenade près de la mer. Dans l'après-midi a commencé à percer l'information selon laquelle Moubarak, assuré de la stabilité du pays (sic), donnerait probablement sa démission ce soir. C'est le premier ministre Shafik qui en aurait parlé lors d'un entretien pour la BBC, le secrétaire général du parti national démocrate aurait lui aussi parlé de la démission du raïs. Un général de l'armée aurait évoqué des nouvelles qui vont faire plaisir au peuple. Ensuite, Moubarak pourrait partir effectivement pour l'Allemagne. Au Space Net (le cyber café habituel, je le nomme enfin !) la télé est revenue à sa place, avec Al Jezirah en diffusion. J'envoie quelques messages optimistes, j'en reçois. Une certaine détente commence à poindre, qui révèle combien toutes ces journées passées ont été particulièrement inquiètes et nerveuses, au-delà de la fatigue de tous. Je rentre tranquillement à l'hôtel, constate que le portrait de Moubarak a disparu. J'en fais la remarque avec amusement, comprends qu'un des voisins l'a confisqué, l'heure est à la passation des pouvoirs et à l'opportunisme. Le même voisin ajoute que nous avons tous été lâches : « Pourquoi pas un de nous ne l'a ôté plus tôt ? » Il a fallu attendre jusqu'à plus de 22h30… La messe cathodique a commencé. Les spectres ont parlé l'un après l'autre. J'ai revécu les jours d'avant…Les deux discours sont prononcés, le statu quo assumé par les deux sur-fifres en chef. Je ne me suis pas endormi, encombré et las des souvenirs récents, et d'une attente qui n'en finit pas. Une attente du grand soir, de la délivrance. Je me décide à aller voir où en est Assie de son poulet.  Il sort justement de la cuisine, son visage est détendu. Nous nous asseyons tous deux dans le petit salon. Le veilleur est assis là, songeur. Bientôt Abdallah sort de sa chambre, nous voit, nous rejoint. C'est notre première réunion à trois depuis la descente de police du 30 décembre dernier. Assie et Abdallah commencent à parler. Assie me traduit les propos d'Abdallah. Une bouteille est posée sur la table, les verres se remplissent, se vident. Le veilleur fait signe qu'il va se coucher, nous le saluons. La conversation à trois va durer jusqu'au matin, c'est notre grand soir. Abdallah dit : depuis le 28 janvier j'ai vécu la libération d'Alexandrie, débarrassée de sa police. Il suit le mouvement depuis le début, y participe. Il a passé des nuits dehors avec les activistes, s'y est fait de nouveaux amis, étudiants, artistes, camarades de la revue en ligne Jidar dans laquelle il écrit depuis longtemps, en tant que critique littéraire, analyste politique, poète. Nous lui demandons sa réaction après les discours consécutifs de Moubarack et Soleymane, car moi je n'entends pas la langue arabe et Assie était pris par sa cuisine. Et puis Abdallah est beaucoup mieux informé que nous, de toute part. Pour lui, après ces deux discours, on peut affirmer sans crainte que la révolution triomphe ce soir. Car ces interventions sont en retard de plusieurs jours sur les revendications. Les deux têtes de l'exécutif sont déconnectées, elles ne sentent plus rien. Au contraire le peuple égyptien, si méprisé, est très conscient. Maintenant il sait à coup sûr ce décalage, et donc la faiblesse du pouvoir. L'armée tient désormais les rênes, d'ailleurs elle s'est réunie à l'écart du président. C'est désormais le ministre de la défense, Tantaoui, l'homme fort. De son côté, Soleymane avait fait préparer ces jours derniers 30 000 hommes pour déloger à tout prix les manifestants de la place Tahrir et faire cesser la révolte. C'est l'armée qui a empêché cela, en s'engageant à protéger le peuple. Quand je demande si la presse l'a évoqué, il me dit que seule la presse électronique l'a fait, plus réactive, plus engagée. À son avis, l'armée attend un mandat du peuple. Elle va prendre l'initiative. Sans elle et son engagement à ne pas tirer sur le peuple, la révolution n'aurait pas pu se développer ainsi. C'est l'absence de sécurité, des forces de polices, disparues, remplacées par l'armée et les comités de quartier, qui a autorisé l'ensemble du peuple à manifester, car les gens n'avaient plus peur. C'est le moment de souligner qu'une terreur a régné dans ce pays, où les services de sécurité ont sévi toutes ces années sous les ordres du détesté ministre Habib el-Adli. Reste à savoir si l'armée va prendre longtemps au sérieux les révolutionnaires. À travers quelques contacts, il y a déjà des discussions. Le mouvement doit lui-même maintenant se montrer capable d'émettre des revendications claires, de trouver une direction à sa lutte, cela n'est pas encore vraiment le cas. Ce qui est sûr : les forces populaires, à travers ces jeunes gens en lutte, notamment, sont prêtes à payer davantage encore que les 300 morts des jours passés. Puis Abdallah songe soudain à tous ces jeunes désœuvrés des banlieues qui n'ont pas pris part au mouvement en cours mais qui pourraient tout aussi bien se retrouver instrumentalisés par un pouvoir cynique pour étouffer la révolution. Ce qui est sûr c'est que demain les manifestations vont être encore plus importantes, car les Égyptiens n'acceptent plus qu'on leur parle comme à des enfants, c'est tout le peuple qui sera dans la rue. Si ce n'est alors un bain de sang ce sera l'heure de la chute du régime.

    Nous avons beaucoup parlé des événements en cours, et aussi un peu d'autre chose. Les heures ont passé. Assie est allé faire réchauffer le poulet, il revient avec le plat. Je suis le premier à me jeter sur une cuisse que je dévore avec gourmandise. Abdallah attaque bientôt une aile, mais moins sauvagement. Assie nous regarde manger, tirant rêveusement sur sa pipe. J'ai pensé un instant que, plein de ses idées philosophiques, il réfléchissait en « animal politique » à un nouveau théâtre d'opération, et fomentait d'autres bouleversements, une autre révolution. La prochaine. Permanente ? épilogue L'Égypte est aujourd'hui un pays où la parole s'est délivrée, qu'il sera difficile de remettre en cage. Partout, à tout moment, tout le monde parle politique. Pour m'effacer je retiens ce moment avec Assie, le soir du vendredi 11, de la victoire du peuple, au cœur de la joie d'Alexandrie en fête, dans un petit restaurant de Mancheya, alors qu'il demandait à manger un sandwich à la cervelle (les abats et la cervelle de volaille sont très appréciés en Égypte, et bon marché) le serveur désolé lui répondit qu'il y avait encore du foie mais plus de cervelle, avant qu'ils ne partent tous les deux à rire, pensant à l'Égypte dont certains disent qu'elle non plus, elle n'a plus de cervelle. Et pourtant…

    [publié en février dernier sous le pseudonyme Martin Papyrus] 

    (merci de votre attention) 

    Remerciements appuyés à Ghada, du Centre Culturel Français d'Alexandrie, à l'équipe du Space Net du quartier Cleopatrà et à Patrice, de Médiapart.

    Ceux qui lisent la langue arabe trouveront des écrits d'Abdallah et Assie sur le site du journal en ligne Jidar.net

       

     


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