• Un très beau livre de Michel Bourçon, poète de « ce peu de soi »

     Jean-Claude Leroy

     

    « Il y a, en soi, une douleur étale où croise l’absence pour seul esquif»(a)

    Un corps qui gravite dans l’imperceptible, il pèse peu, fait peu de bruit. Ce corps a une voix, qui, lorsqu’elle s’habille en mots, affleure en même temps qu’elle épouse précisément le point de contact avec les choses, avec l’instant. Dans CE PEU DE SOI, Michel Bourçon trace des poèmes comme des notes d’un journal de méditation tourné sur l’humain dans son espace de vie, intérieur aussi bien qu’extérieur. Pas de vers, pas de découpes, juste une proposition posée là, à prendre ou à laisser, une intention douce et attentive dont il sera dur de se défaire tant elle donne à remâcher. Sorte d’aphorisme parfois, dont le nœud serait lâche encore, pour ne pas étrangler.

    « Depuis notre naissance, nous ne sommes tous que des expulsés qui ne pouvons rentrer chez nous» (a)

    En 1999, dans son recueil Un massacre, livre saisissant, déjà il écrivait :

    « Comme expulsée du sexe
    au sortir du sommeil
    la tête crève d’éterniser l’instinct

    sa bouche ouverte
    où le vide s’engouffre
    découvre le squelette 
    » (b)

    Non par hasard, dans sa bibliographie les titres : Poèmes du peu ; Peu dans le bleu ; Pratique de l’effacement ; Vivre est tout près. Une modestie de la posture qui, sans songer à jauger, se met à bonne hauteur pour mesurer et savoir dire la mesure. Et interroger.

    « Que donnerait la réalité sans les mots qui la nourrissent ? Pourrions-nous regarder dans un miroir sans croiser le regard d’un autre ? » (a)

    Remarquable, CE PEU DE SOI, jeu d’observation comme on en reçoit rarement, car il est rare de constater une telle qualité d’effacement au profit d’une telle clarté. Jamais abstraites, jamais forcées, les propositions de Michel Bourçon sont délicates, sans pitié mais jamais lapidaires, elles nous portent à voir et à rêver, et pas seulement. Elles nous présentent le monde dans ses configurations intimes, pour le meilleur et pour le pire.

    « Nous ne sommes en prise qu’avec la voix, attendons d’entrer dans le neutre, la tête en vient aux mains qui tiennent le monde, à elles deux. » (a)

    « Le poème de Michel Bourçon, dont la simplicité masque ou recèle je ne sais quoi de diaboliquement allusif. Sans doute on pense à Follain, à Colombi. Mais aussi, et davantage, à l’ergate forgeron, qui creuse en silence un univers de boiseries en voie d’écroulement.[…]» (c) écrivait Jean-Claude Pirotte en préface de Vivre est tout près (Les Carnets du dessert de lune, 1999). « Allusif », voici un qualificatif bien trouvé, je trouve, à propos des textes de Michel Bourçon, surtout quand Pirotte, diabolique lui aussi, le fait précéder d’un : « diaboliquement ». Creuser en silence, inlassablement, c’est écrire, non pour soi, non pour séduire, mais écrire pour croire peut-être. Croire à ce qu’on voit, qu’on ne peut nier. À ce qu’on déduit sans savoir. Creuser d’un croire les certitudes endossées par le monde. Action tendre que cette écriture-là, qui nous lie. C’est l’écriture d’un poète discret dont la voix n’impose pas sa place dans la galerie des voix de cette époque. Pourtant, celle de Michel Bourçon compte parmi les plus justes qui se peuvent aujourd’hui entendre, ceux qui le lisent et le savent aimeraient le faire lire pour le faire savoir.

    « Le jour ne comble pas le vide en nous et nous ne comblons pas le sien, chacun semble à sa place, encore que… est-ce être à sa place qu’être assis sur un banc, absenté ? » (a)

    Qu’est-ce qui nous occupe ? Par où passent les mots ? Qu’attendons-nous toujours ? Qu’est-ce que ce temps de l’attente ? Michel Bourçon explore les moments comme les moyens de la mélancolie, de l’existence même, dans sa plus grande franchise, à la manière des grands moralistes, nous les résume d’un trait toujours plein de tact.

    « Il fait un temps de rien, la bouche veut mordre, laisse échapper des mots dont personne ne veut en pitance. Quel que soit le paysage devant nous et dans nos yeux, nous faisons toujours face à un mur. Ce que nous cherchons est toujours derrière et chacun ignore son nom. » (a)

    ***

    (a) : Michel Bourçon, ce peu de soi, éditions La tête à l’envers, 2016.
    (b) : Michel Bourçon, Un massacre, éditions Rafaël de Surtis, 1999.
    (c) : Michel Bourçon, Vivre est tout près, Les Carnets du dessert de lune, 1999.

    Cf. la bibliographie de Michel Bourçon sur le site Terre à ciel : ici 
    Site des éditions La tête à l'envers : ici


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