• Une heure avec André Baillon

    André Baillon entretien avec Frédéric Lefèvre

    Une heure avec André Baillon[…] Des critiques ont voulu me claquemurer dans l’école naturaliste. Je proteste. C’est manquer de clairvoyance ; c’est s’arrêter à l’apparence de mes sujets, souvent des humbles et dans des milieux où les naturalistes plaçaient volontiers les leurs. Mais je crois voir et sentir autrement. Où trouvez-vous dans mes livres, ces descriptions documentaires et photographiques à la Zola ? Où, dans ces récits qui suivent, dans la rue, un bonhomme pas à pas, sans se faire grâce d’un bec de gaz d’une vitrine, ni même du ruisseau qu’il enjambe, pourtant sans le voir ? D’un geste, je ne livre que l’essentiel ; mon décor n’existe que par rapport à mon personnage et, vrai ou faux, tel que celui-ci l’a vu. D’autre part, 
    je ne dirai de lui que ce qu’il dirait lui-même, s’il était sincère.

    – C'est le monologue intérieur dont Valéry Larbaud, après Edouard Dujardin et James Joyce, tire ses meilleurs effets…
    – Peut-être, si par ce terme vous voulez signifier que le personnage parle en lui-même ; pour lui-même, et, par cette introspection, se livre aux lecteurs. Je deviens un curieux qui s’analyse. Mais, dans la réalité, combien y a t-il de gens pour s’analyser de la sorte ? Cette introspection est un postulat de romancier qui croit tout le monde psychologue parce qu’il l’est. Ainsi, la Lucienne de Jules Romains qui pèse à la balance, jusqu’au rien de rouge qui lui vient aux joues. Fi de la petite raisonneuse ! Que je plains son futur mari ! Heureusement pour lui, elle n’existe que dans le cerveau de Jules Romains.
    Pour moi « monologue intérieur » signifie ceci : narrateur, je raconte des faits et leurs résultantes cérébrales non tels que je les ai imaginés, mais par rapport à l’acteur principal (celui-ci pouvant être plusieurs) et tels qu’il les raconterait lui, avec ses tours de phrases ou pensée : Sa propre émotion, non la mienne. Je suis son humble porte-plume.
    D’ailleurs je ne suis pas théoricien et un exemple concret vous permettra de mieux saisir ma pensée : Un homme se jette à l’eau. Comment raconter cela ? Il y a la manière habituelle : le romancier, par une prérogative bien conventionnelle, sait, voit, entend tout. Il dira le décor : le soleil, les arbres, l’eau ; l’homme qui arrive, qui hésite ; il lui prêtera quelques pensées, précisera s’il enlève ou non son veston, puis plouf ! Il y a le récit du témoin ; il ne verra pas tout comme le romancier mais sera plus ému. Il n’aura pas suivi la succession des gestes : quelques-uns l’auront frappé. Suivant son émotion, il plaindra ou non le bonhomme et ne négligera pas de rappeler le rôle que lui-même aura tenu dans le drame. Ce récit vivra plus que le premier. Il y a une troisième version. Celle de l’homme lui-même. Le décor où l’eau prendra toute l’importance et dans cette eau, peut-être un rien, un bouchon qui aura échappé au romancier ou au témoin, et qui l’aura fasciné pendant l’éternité d’une seconde, ses pensées, ses émotions, le recul de son instinct, et tout cela, non avec des « je pense que… », « il se dit… », mais la pensée directe telle qu’elle se formulera, en entier ou par lambeaux, suivant sa nature. Voilà la version que je cherche.
    Travail ingrat, épuisant et, par le fait, passionnant et quelquefois dangereux. Tel de mes personnages s’empara de moi et fort qu’il ne me lâcha de longtemps et que cela faillit devenir tragique. Ce serait un livre à écrire, le roman d’un roman.
     
    – Mon maître ? À vingt ans, Baudelaire, comme tous les jeunes de ce temps. J’y allai de mes sonnets macabres ; à ce moment-là, je lisais aussi Hello. A vingt-deux ans Villiers de l’Isle Adam, Léon Bloy ; Flaubert : un maître excellent, mais d’emprise dangereuse. Plus tard L’Imitation.
    Puis plus rien. On m’a rapproché de Charles louis Philippe. J’accepte, à condition qu’on veuille bien admettre que nous nous soyons rencontrés… dans le cœur de Dostoïevski. Vous-mêmes avez autrefois souligné les différences. Quant au Jules Renard qui m’aurait inspiré, savez-vous qui c’est ? Un jeu de société, une soirée passée entre amis à définir ou décrire objets et gens « avec le moins de mots et le plus d’esprit ». Le jeu m’amusa, me hanta les jours suivant et j’écrivis alors le livre qui devait devenir En sabots qui parut alors aux éditions de la Soupente, à Bruxelles sous le titre : Moi, quelque part. […]

    Nouvelles Littéraires, 12 janvier 1924. 


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