• Une résurrection des évidences

     Jean-Claude Leroy

    Une résurrection des évidencesL'écrivain Paul Brunton rapporte qu'à Bénarès le yogi magicien Vishudhananda se servait d'une simple loupe pour ressusciter un animal dont tous les témoins avaient pu constater qu'il était mort depuis un bon moment. Il concentrait un rayon de soleil sur l’œil de l'animal et, au terme de quelques minutes d'une cérémonie sommaire, naissaient effectivement des signes de vie, l'animal respirait, se dressait, et même s'envolait – il s'agissait d'un petit oiseau. Probablement celui qu'aujourd'hui encore nous sommes priés de ne pas « louper » à l'heure de la pose. Ce tour de passe-passe ne relevait ni du yoga ni de la prestidigitation mais, selon Vishudhananda, de la « science solaire ».

    Plus Une résurrection des évidencesprès de nous il semble qu'à sa façon Jean-David Moreau s'exerce à cette même « science solaire ». D'un objet anodin comme d'un corps mal reconnu il tire une quintessence heureuse, réveille de l'anonymat un sujet endormi, baptise. L'obturateur vient de tanner l'instant, l'instant se rétracte et administre le regard. Sous couvert de reproduction, c'est alors un monde qui décolle par le devant, par le débraillé de l'imagination. Ici plus nettement encore puisque c'est l'inconnu qui racole par la loupe de l'initié, avec bientôt une sorte d'énigme offerte, une proposition de rêverie ou d'extase.

    Il y a eu cette deuxième phase durant laquelle, dans l'ambiance jaunâtre d'une lumière inactinique, les mains jointes du photographe diaphragmaient une seconde fois l'image telle que vue par lui seul.

     

    Puis le bain alchimique dans lequel s'opère en moins de deux minutes un passage du blanc aux ombres, une résurrection qu'incarnera l'effigie sauvage où tout s'invente en vertiges. Illusion Une résurrection des évidencesde surface où l'on plonge entier pour se regarder ailleurs, dans n'importe quel continent ou miroir pris de panique à l'heure du jugement de l’œil... Se regarder ailleurs sans rechigner à voir, à déceler l'organique d'un phénomène en cours, l'existence probable de parties mortes pour toujours à l'origine de la vie même, comme si la frontière n'avait pas lieu d'être entre ces deux ennemis que nous, hommes du constat facile, inventâmes... Le secret de cette « science solaire » pourrait bien, qui sait ? se résumer au simple exercice d'une tout autre appréhension, le monde lui-même n'étant que la limite d'une chimère. 

     

    Est-ce une tranche de sphère planétaire, ce reflet quasi opaque d'une intériorité cherchant pour elle un visage impossible ? Ou l'expression ainsi plaquée ne vient-elle pas, sinon de la face personnelle, d'un ventre habité par les dieux. Un ventre regardant, et dont la peau lascive se mue continuellement en refrains de sillons et de socs ? L’œil avant la charrue remue les apparences, souligne le grain dans l'ivraie, invente l'objet du délire ; et il impose.

    Celui de Jean-David Moreau plus qu'un autre, creuse. Moins fixant les mouvements que pénétrant les épaisseurs, qu'investissant secrets et malins tissus, il géologise corps, matières et autre contour, nous réconcilie avec d'inavouables évidences. Rêve prénatal de noir ébène et d'ombre déportée, ici rugueux, ailleurs lisse, toujours à s'approfondir en saillies abyssales, et sans désemparer.

    Pas de magie là-dedans, rien qu'une « science solaire » bien à lui. Cet œil-là, majuscule, confond l'œil éteint du quidam, impose en douceur sa vue, sa force.

    Une résurrection des évidences

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Une résurrection des évidences

     

     


    Tags Tags : ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment



    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :