• Une singulière trinité féminine vécue par F. Grard dans « Printemps amers »,

    Jacques Brélivet

     

    Une singulière trinité féminine vécue par Françoise Grard dans « Printemps amers », Françoise Grard est une romancière de l’enfance, auteur de romans écrits pour les jeunes lecteurs, publiés essentiellement par Actes Sud Junior. Mais elle est aussi, depuis peu, écrivain de sa propre enfance, de ses primes années passées avec Marthe, sa grand-mère adorée et protectrice, Geneviève, sa mère souffrante et lointaine, Janine, deuxième épouse de son père, femme égocentrique, insensible et despotique. Dans une singulière trinité, ces trois femmes vont être le socle de ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, tour à tour doux et amers, tendres et cruels, qui vont se succéder dans un long et bouleversant récit, magnifiquement écrit.

    Comme un signe de l’importance essentielle du personnage, c’est « La maison de Marthe » qui ouvre le livre. Marthe, la grand-mère paternelle, est le refuge, le port d’attache des trois petites filles de Michel, brillant haut-fonctionnaire, ambitieux diplomate mais père lointain par trop absorbé par son métier. Françoise, ou « Francette », est la narratrice d’une difficile enfance que Marthe viendra sauver de son néant affectif et familial. « Dans le naufrage de mon enfance, elle est le salut, le havre vers lequel mon sauvage instinct de conservation me ramène et me fixe » écrit-elle. La maison de Marthe, sise dans la méridionale Albi, loin de l’agitation de la capitale, entourée d’un vaste jardin, terrain de jeu aventureux et irremplaçable, fut un jour le théâtre d’une année quasiment sans école pour les trois soeurs, par la faute et la légèreté de Geneviève, la maman parisienne habitante du très chic septième arrondissement, négligeant de venir chercher ses trois filles, tout là-bas, au fin fond de la province albigeoise après les vacances de Noël. A la grande joie, secrète, de Marthe, l’ancienne institutrice, quelque peu rebelle et ravie d’héberger sa petite bande de filles pour de longues semaines hors des lois et contraintes scolaires et sociales ! « Ce fut la plus belle robinsonnade de ma vie » avoue Françoise qui allait vivre pour quelques mois, un rêve d’ « île déserte » dans la maison de Marthe dont le jardin fut le plus beau des terrains d’exploration, magnifié en son centre par ce grand pin parasol, majestueux et totémique, comme « paré du mystère d’une statue de l’île de Pâques ». Plus d’école, l’ennui va guetter, mais qu’à cela ne tienne : les trois sœurs vont compenser le manque, sous la gouverne de Marthe, complice et ravie, et jouer les maîtresses d’école avec un sérieux imperturbable et impitoyable devant des élèves en peluche et celluloïd ! Ô surprise, l’école « pour de faux » firent faire aux trois fillettes des progrès spectaculaires dont s’étonnèrent, à leur retour, l’année suivante, leurs institutrices parisiennes ! La liberté et l’imaginaire leur avaient été la meilleure des pédagogies !

    Marthe fut beaucoup mère de substitution après la séparation de Michel, son fils, d’avec Geneviève, une bru aux racines et manières aristocratiques, condescendante avec cette grand-mère d’origine paysanne.

    Geneviève ouvre la deuxième partie du livre. Elle est une mère au caractère radicalement opposé à celui de Marthe : égoïste, frêle et fragile jusqu’à la complaisance, hypocondriaque et sombre. Une mère aussi lointaine qu’insensible qu’exaspéraient déjà les pleurs de ses enfants dans leur berceau: « C’est une femme de lettres, une mélomane, le sublime est son domaine, les sphères de la perfection où elle navigue en solitaire l’ont détachée de toutes les basses réalités » écrit Françoise avec une amère ironieSon mariage avec Michel ne durera guère, au point que ses trois filles ont peine à se souvenir de cette période où les parents vivaient en couple. Sa vie de femme de diplomate lui pèsera, contrainte aux artifices et conventions sociales dictées par la vie de représentation du mari. Une vie où le morbide et le mortuaire domineront tout. « Car Geneviève adore la mort, c’est son érotique à elle ». Une vie aggravée d’un antisémitisme et d’un goût des extrêmes en politique qui ne la quitteront jamais et l’éloigneront définitivement de sa fille. Parlant du génocide juif, Geneviève osera sans honte ce commentaire : « C’était maladroit, on en a fait des martyrs ». Au moment où elle prononce cette phrase, Françoise est « pénétrée d’une certitude : je ne suis pas sa fille ». Après le divorce des parents, voilà donc le divorce de la mère et de son enfant. Cette femme, éternellement et ostensiblement épuisée, aussi complaisante avec elle-même qu’impitoyable avec les autres, aura fait « un désert de sa vie ».

    Pas un mot de reproche de Françoise face à sa mère, malgré tout. La dissimulation, sous un difficile vernis familial et social, aura été de mise, pratiquée avec rigueur et constance par une fille dont « le respect dû à l’adulte était absolu ». J’aurais fait un parfait agent double, se dit-elle avec une cruelle ironie.

    Un jour, Geneviève planta là ses trois filles pour un séjour de plusieurs mois chez une amie transalpine afin d’y passer un hiver que sa pauvre constitution n’allait pas supporter dans l’humide et froide capitale, leur dit-elle. Stupeur et tremblements des fillettes laissées seules à Paris sous la surveillance, relâchée, d’une certaine Madame D. L’abandon maternel rassemblera plus fortement encore les trois sœurs et ressemblera finalement à une longue parenthèse d’indépendance, de liberté, et de bonheur sans précédent, à mille lieues de la rude et ingrate férule maternelle. « De cette époque m’est resté le goût des plaisirs simples, le bonheur d’enchaîner des satisfactions élémentaires, la mansuétude des habitudes, la tendresse des rites ».

    La vieillesse fit perdre à Geneviève ce qui lui restait de raison et, hospitalisée dans une institution gériatrique des beaux quartiers parisiens, elle vécut isolée, patiente incontrôlable et recluse que la canicule de 2003 emporta en quelques jours.

    Janine, qui achève le récit, fut la seconde épouse de Michel. Une femme attirée par le prestige du corps diplomatique dont fait partie celui qui deviendra son époux dans une cérémonie de mariage tenue à l’écart et à l’insu de Marthe et des petites-filles. Un mari qui lui permettra de briller dans des rencontres mondaines aux quatre coins du monde, au hasard des affectations d’un époux qui accepte de vivre aux côtés de cette « poupée Barbie » accablante de snobisme et d’inculture. Janine glacera vite le sang de Françoise et de ses sœurs, figées par tant de jalousie, de mépris et de dédain à leur encontre. « Dans sa bouche, il n’est jamais question d’amour ; ce mot est inconvenant. Selon ses dires, seul l’intérêt préside aux relations entre hommes et femmes ». Odieux principe que Janine mettra en œuvre en manipulant et en s’appropriant sans partage l’héritage paternel à la mort de son époux.

    Ce récit poignant et lumineux, d’une admirable écriture et qu’on ne lâche pas jusqu’à la dernière page, est une forme de roman d’apprentissage, celui d’une enfance et d’une jeunesse chaotiques aux côtés de trois femmes, d’une vie tiraillée entre la bonté de l’une, la folie ordinaire de l’autre, la méchanceté de la troisième. Sous le regard d’un père attachant mais fuyant, diplomate balloté dans des affaires familiales qui, elles, lui seront toujours étrangères.

    Au final, Marthe, la merveilleuse grand-mère et « sa folle tendresse qui mouillait ses yeux », sauvera la vie de Françoise qui finira, à l’aube de sa vie de femme, par s’extirper de sa « torpeur mélancolique » et réussira à « s’arracher aux adhérences du passé et penser à l’avenir ».

    Ce texte magnifique a reçu en 2018 le « prix Jean-Jacques Rousseau » de l’autobiographie.

    Jacques Brélivet

     

    Françoise Grard,  « Printemps amers »
    éditions Maurice-Nadeau, février 2018
    Cf. sur le site de l'éditeur

     

     


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