• Une tranche de vie avec Yves Teicher (par Jacky Evrard)

     Yves Teicher

    Jacky Evrard & Yves Teicher sur scène (photo : Rémi Le Bret)Une dégaine à donner à croire qu’il trébuche en permanence sur ses lacets, une impression qu’il manque une ficelle pour tenir son pantalon, un accoutrement d’épouvantail, une tignasse à la Einstein, un nez à fumer sous la douche, des paluches à faire crever d’envie le plus balèze des bûcherons, c’est cela que je croise en juin 2011 à la Ferme de la Madelonne, où je venais assister au concert de Yves Uzureau qui chante Brassens (1), accompagné ce jour là par Gilles Quétin et Rodolphe Raffalli, fabuleux guitariste manouche.

    Le concert commence, et Uzureau enchaine ses « Brassens » de maîtresse façon.

    Arrive le moment des rappels et là, je me frotte les yeux en voyant mon « clodo » s’approcher de la scène, un violon à la main, et ça va très vite, ça swingue sur « Le vent », Raffalli d’un côté et mon épouvantail de l’autre…

    Je me tourne alors vers Claude Lentz, le patron de la Madelonne, : « C’est qui ce mec? »… et Claude de me hurler : « T’es con ou quoi, c’est le plus grand violoniste du monnnnddddddde. »

    Après le spectacle je sors pour m’en rouler une et s’avance vers moi le violoniste, débraillé : « T’as pas une petite sèche? ».

    Voilà comment est née cette amitié indéfectible, et voilà comment j’ai compris que l’habit ne faisait pas le moine.

    Yves Teicher, car il s’agissait bien du grand violoniste Yves Teicher, me propose de venir l’écouter le lendemain au « Sauvenière » à Liège, où il joue des tangos argentins accompagné par Léon Humblet, un pianiste impressionnant qu’il me présente à la fin du spectacle. On parle d’un possible concert “Brassens” avec Léon à l’accordéon, André Klenes à la contrebasse et Yves au violon : le premier aura lieu en février 2012 à Marchin.

    Passionné de Brassens, quelque peu guitariste, je mesure la chance que j’ai de pouvoir être accompagné par un aussi talentueux musicien. Et surtout, maintenant qu’il nous a quitté sans tambour ni trompette, d’avoir avec lui sillonné la France de long en large en cultivant une amitié qui pouvait passer du noir au blanc en quelques secondes : lui étant branché carte routière pour voyager, et moi GPS.

    Je ne lui ai jamais avoué, mais il avait plus souvent raison que moi…

    L’aventure commence en avril 2012, quand je suis invité par Jean-Marc Dermesropian au Festival Brassens de Vaison la Romaine. Je persuade Yves et Léon de se joindre à moi.
    Pouvais-je deviner que cette invitation allait permettre de faire connaitre le magnifique spectacle d’Yves Teicher dédié à Charles Trenet ? D’abord à Vaison et à la Cafet’Yères de Cuverville-sur-Yères avec Léon Humblet (où ils donnent le dernier spectacle avant fermeture définitive du lieu).
    Et ensuite avec le pianiste Johan Dupont… à Paris, à Perpignan, à Carcassonne, à Grenoble, à L’Isle sur la Sorgues, à Pézenas, à Rohan, à Montpellier, à Barjac, à Chaumont, à Bois Baudry, à Liège, dans divers lieux en Belgique et j’en passe…

    Pour la petite histoire, Yves Teicher et Johan Dupont ont participé à l’inauguration de “l’aire Trenet” à Narbonne-Vinassan Sud (A9). Le directeur de Vinci en personne est venu parler de son désir de “mettre à l’honneur” des artistes comme Brassens, Bobby Lapointe et Trenet, et de sa volonté de “mettre la culture” sur les autoroutes.

    Mais aucun mot, aucun regard pour les deux artistes qui venaient de jouer magistralement quelques pépites de Trenet à quelques mètres de lui…

    J’admirais l’artiste évidemment, mais plus encore l’humain délicat, attentif, sensible … ses rires, ses gros rires, nos kilomètres avec des véhicules qui menaçaient de nous lâcher à tout moment, des nuits à dormir dans la voiture voire dehors, des concerts dans des petits lieux, à la maison, dans des vignobles, dans des grandes salles, parfois rien qu’à deux, parfois avec Stéphane Martini, ou Johan Dupont, ou Jean-François Foliez, et même Jacques-Ivan Duchesne. Avec cet engouement quasi unanime du public, pas une mouche qui vole, et les applaudissements qui fusent à la seule annonce de son nom.

    Et puis ce coup de fil de son frère, le guitariste Stéphane Martini : «Yves est mort dans son lit »…
    La nouvelle a amené du monde au haut de la côte de Robermont le 19 avril à 13h00…
    Et j’ai croisé tous ces gens venus de partout de Belgique, de Paris, de Bretagne, de Normandie, pour boire avec lui sa dernière bière… et repartir avec l’impression que leur vie ne serait plus jamais la même.
    Mais heureux d’avoir croisé celui que je surnommais souvent « l’Albatros », tant sa ressemblance avec « le vaste oiseau de mer » de Baudelaire était stupéfiante.

    J’ai perdu un ami, mon ami, mais c’est incroyable le nombre de personnes qui ont aimé cet homme-violon dingue… et qui en parlent mieux que moi (2) (3).

    Il faudrait toujours, quand on dit adieu, pouvoir dire aussi je vous aime” … cette phrase de Trenet qu’il avait fait sienne, et qu’il chantait si bien.

     

    Jacquy Evrard le 23 avril 2022
    texte emprunté ici (où il y a des photos en plus) : https://www.asymptomatique.be/une-tranche-de-vie-avec-yves-teicher-par-jacky-evrard/

    (1) https://www.yves-uzureau.com
    (2) https://lundi.am/Yves-Teicher-1962-2022
    (3) https://www.youtube.com/watch?v=iNGovZ1uk7k

     


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