• Vade-mecum du mutilé (Julien Bosc)

     Julien Bosc   lu par Jean-Claude Leroy

     “La vérité est, par essence, inassumable”
    Edmond Jabès (1) 

    Vade-mecum du mutilé (Julien Bosc)“Mais quel est ce je qui parle ?” au sein des Préludes (2). L’auteur en est J. B. qui a soulevé un couvercle de marbre ou de cendre - épitaphe aguicheur, somnolent mis au rancart. Il s’offre au ciel, disons aux yeux qui se baissent. C’est l’envers, ou encore l’intérieur du caveau qui avale par l’interstice son penthotal à la petite cuillère. Il s’ensuit des histoires - semblants de mauvais rêves - dont a besoin le légataire de soi-même. Sur ces histoires - recensements des pertes - il va fonder sa vie intime. Elles vont être un appui décidé, un catalogue d’écueils irréversibles. Force et vérité du rêve ne peuvent être qu’avérées, anthumes demeurent les spectres. Et le sang versé se boit par descendance.

    © J-D Moreau

    Tel gage, encore donné à l’art. Jusqu’à laisser les stigmates d’une blessure qui ne fut, positivement, mais dont l’invention inspirée suffit à la laisser croire, à la laisser servir.

    “Cela ne dura même pas une seconde mais suffit à être sans retour”(3)  De quoi s’agit-il ? Éblouissement, hapax indéchiffrable, telles les partitions qu’il faut bien tenter d’écrire lorsque les mots sont devenus dès lors impossibles, révolus. Nous ne saurons pas, pour mieux voir. Et puis “rien n’est plus rien / quand plus rien n’est en suspens.”(4)

    Quelqu’un a prononcé en dormant des “phrases impossibles”(5) que Marie-Ange a entendues mais qu’elle  ne parvient à confier, mère sous la torture, ne préférant ou ne sachant que mourir, plutôt que parler le sang de cette parole. Lui ne bande s’il n’écrit. Ne souffre. Il cherche à créer un ordre supportable dans lequel son étincelle, sa vie, pourrait susurrer son foutre antérieur, trace antétopique, quand la patrie perdue sous la flamme ne reconnaît plus que nemo, lui-même innommable.

    “J’entre dans cet inconnu obscur / je deviens moi-même cet inconnu obscur.” (6) La forêt n’est pas encore calcinée, les livres encore sur les rayonnages et la plume qui, dans le froid, se réchauffe aux brasillements d’une agonie. La mère ne nous laisse plus seuls de son cri. L’hôpital, c’est encore un camp concentrationnaire, et sans histoire ni enseignement. Ne reste à faire que le coup d’éclat qui embrasse, ultime, le monde, le fils. Lui se voit réduit à graver les secrets, à blanchir la page...
     
    “Je poursuivais ma recherche d’un ordre propre. Par delà les structures instinctuelles définies, en elles et en dehors d’elles, on devait pouvoir supposer l’existence d’une zone d’images que j’appelais inconscient poétique, zone génératrice et lieu d’inspiration, selon les deux grands schèmes fondamentaux : éros et mort.”
    Pierre-Jean Jouve (7)

     

     Jean-Claude Leroy
    in Tiens n°7 (1999).

     
    1: Le Livre des ressemblances (Éditions Gallimard)

    2 : Éditions Patrice Thierry - L’Éther Vague, 1995.

    3 : Préludes, p 26.

    4 : Michel Leiris in Fissures (Éditions Fourbis)

    5 : Préludes, p 35

    6 : Georges Bataille in revue Acéphale, 1939.

    7 : En miroir (Mercure de France)

     


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