• Voilà, comment le noir

    Jean-Paul Gavard-Perret

    Le noir parle le corps. Acceptant le déficit, la perte de contrôle. En perte de sérénité. Le corps - ses accrocs, ses ajouts. Le noir re-fait le corps sans le “refaire”, essayant le plus possible d’exclure la mentalisation.

    Pas chercher le rapprochement d’un “original” mais chercher sa mutation. Ainsi respirer l’espace en le bouchant. Voir dedans. Ce qui se passe. Par où ça ne passe pas, par où ça passe. Pour le cri et le silence. Oui noir des silences. Par pauses et à-plat. Par taches de violence. Pour que ça bave.

    Partir du plus haut de la créature et descendre comme jusqu’au long dépôt, jusqu’à ce que ça fasse tache au plus bas. Le noir : taches des choses pour elles-mêmes. Elles en soi, elles en lui.

    Son immense chant sonore et l’infini des ses possibilités vibratoires. Sans attendre de réponse : juste que ça se répande. Taches (accident) contre la langue (l’ordre). Quelque chose mais donc plus de la langue. Quelque chose qui se répand sans répondre. Figure démontée. Dans le vide par le chaos (si le noir est chaos).

    Le dernier effort, le dernier épuisement. Cela sans doute la véritable volonté du noir. Devant. Derrière. Dedans. Qu’un trou creusé. Là où il n’y aurait plus rien à apprendre. Mais d’où quelque chose peut surgir.

    Corps écrasé comme au Caterpillar. Les chenilles plus le fer. Noir le fer - plus que luisant. Noir venu de si loin. “Jamais pensé”. Par refus d’origine, refus d’organisme. Rien qu’un infondé. Sortir des mots, de la terreur. Noir : lit &rature.

    Ainsi donc. Enfoncer le clou. N’être que cette main. Qui baratte le noir. Pour une dernière errance là où la peur ne voudrait plus rien dire. Où résiste pourtant quelque chose du temps.

    Là, la dernière attente. Sans nom. Et cette volonté de s’appuyer à ça. Noir dévalant de la tête. De partout. Pour, d’une certaine manière, rupture et épanouissement.

    Ce n’est plus de mutation formelle qu’il s’agit. La désaffection et la désaffectation de l’écriture. Le langage ne réfléchit plus, le noir fait dedans, échappe.

    Échapper, excéder. Image sans dessous, ni dessus. Échapper au fatal ensorcellement du mot. Échapper. Sortir des mots lambeaux de mémoires et tapages. Aller plus profond. Se souvenir d’un temps où le mot n’existait pas. Comme s’il s’agissait de restituer une liberté, pour renaître.

    Ce silence noir comme la nuit pour les yeux. Mais pas la nuit de l’être. Biffures d’image. Pour les ouvrir. C’est à ce point limite de rupture, là où tout manque, que tout est là. Jusqu’à fond. Au fondu. Dans la lumière du noir.

    Noir d’y voir pour immoler la voix. Que la bouche ne s’ouvre pas pour le colmatage mais afin de générer cet horror vacui en soi. Abyme, rien qu’abyme. Parler de cette voix d’outre-timbre, d’outre-noir qui excède la langue.

    Poco a poco.

    Subito.

    Du réel inconnu en soi inscrire une forme au noir. Atteindre cet “infini actuel” de Cantor (l’inverse de l’infini potentiel des mystiques, cet infini improprement dit). Renier l’absolu pour ce transfert, ce transfini. Pour que ça passe par le creux, par le trou noir.

    Abyme, abyme du silence. Telle est l’origine du cri. Le cri-terre venant perturber l’ode, l’ordre, l’économie de la pensée habituellement commandée par les couples d’opposés (Possible/impossible par exemple).

    Opérer depuis le bord extérieur du dire, depuis le bord extérieur à tout représenté. En d’autres t(h)ermes, jeter le bain de révélation et entrer dans le noir.

    Alors que cette descente vers l’absent(e) de parole : un impossible toujours plus loin, plus violemment proche. Rien d’imaginé, tout de praticable.

    Le noir : pas la disparition mais la révélation. Dans son innombrable, dans son innommable même ce qui peut se dire hors re-pères (ce que la psychanalyse n’a jamais osé penser - se pensant trop par elle-même).

    Le noir contre cette inhibition. Cela le réel enjeu pour le réel en joue. Qu’il renaisse de cette mise à feu, en cette mise en jeu. Dans cette étrange panique, que l’animal humain s’aboie puisque telle est sa question. Là sa radicalité aventureuse s’il ose sortir de sa communauté.

    Qu’il sorte alors même des façons de parler qui désignent en elles-mêmes une notion de limite - l’inconscient aussi ce n’est qu’une façon de parler. Par le noir plonger dans un autre vide. Abyme contre abyme.

    Voir jusqu’où ça résiste. Jusqu’où résiste la langue dans la langue, la langue de la langue. Pour parler : parler au noir, faire des trous dedans.

    Ajouter aux rires d’ébonite ce seul et unique espoir.



    Jean-Paul Gavard-Perret


    Tags Tags : ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment



    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :