• « Vos papiers ! »

    Jacques Brélivet

     

    « Vos papiers ! »

    « La Conférence de la honte : Evian, juillet 1938 » est le titre d’un récit de Raphaël Delpard, paru en mai 2015, qui dévoile par le menu un sombre épisode de géopolitique, triste préambule au second conflit mondial.

    Fidèle à ses discours et ses engagements, Hitler, en 1930, à peine installé dans le fauteuil de chancelier, balaie la démocratie en liquidant la République de Weimar. Et avec elle les francs-maçons, les socio-démocrates, les partis de gauche, les syndicats. En matière de géopolitique, l’Allemagne ne s’encombre guère non plus de principes et reprend la Rhénanie, la Sarre, occupée par la France, annexe l’Autriche et s’empare des Sudètes. Etrangement, les gouvernements européens et américains affichent ensemble le même silence. En avril 1933, les premières lois raciales apparaissent, qui visent la communauté juive, population ancrée de longue date en Allemagne, exclue désormais de l’administration, du barreau, de la médecine et de la vie économique. Sans que la SDN, ancêtre de l’ONU, les principaux gouvernements occidentaux, États-Unis, Grande-Bretagne, France entre autres, ainsi que la Pologne, ne réagissent fermement, une fois encore. Le Président Franklin D. Roosevelt dira:« Certes les autorités allemandes traitent les juifs d’une manière scandaleuse mais cela n’est pas du ressort du gouvernement des États-Unis ». La Suisse, frileuse voisine, imposera même aux juifs de la Confédération, une carte d’identité portant l’infamante lettre « J », à l’image de ce que fait déjà l’Allemagne et que fera la France.

    Sous la pression des associations juives, effrayées par le nombre impressionnant de juifs boutés hors des frontières, Franklin D. Roosevelt se résout à convoquer une réunion internationale théoriquement destinée à répartir l’accueil des juifs chassés des terres germanophones. Elle se tiendra à Évian, en juillet 1938, sous l’autorité de la SDN et de son secrétaire général, le français Joseph Avenol, haut-fonctionnaire sans relief, peu sensible au sort des juifs. 33 pays se réuniront pour décider des quotas de réfugiés que chacun d’eux acceptera sur son sol. Le sort de 650000 individus est en jeu. Les associations juives, mais aussi catholiques et protestantes, seront, pour la forme, invitées à s’exprimer dans les commissions, quelques minutes seulement pour chacune d’entre elles. Le mot « juif » ne devra jamais être prononcé, ordre du secrétaire général ! Les représentants des pays invités recevront la consigne de leurs gouvernements respectifs d’insister sur leurs faibles capacités d’accueil et les risques de déséquilibre démographique et désordre politique induits par l’arrivée de ces migrants. Comble de l’isolationnisme, l’Uruguay ira jusqu’à interdire l’entrée de leur territoire aux « immigrants atteints de défauts physiques, mentaux et moraux qui peuvent porter préjudice à la société ».

    A ce compte, la Conférence fut totalement infructueuse, sauf pour certaines délégations venues indignement se distraire sur les rives du Léman. A Berlin, on exulte : « Juifs à vendre, même à bas prix, personne n’en veut ! » titra la presse d’outre-Rhin. Quant aux États-Unis, historiquement terre d’accueil, ils trahissaient là leurs propres principes. « Un geste du Président Roosevelt et les frontières des pays se seraient ouvertes et ceux qui auraient pu y entrer et quitter l’enfer allemand auraient eu la vie sauve » (Raphaël Delpard). Le Vice-Président américain Walter Mondale commenta ainsi cet épisode à Genève le 21 juillet 1979: « Si chaque Nation présente à la Conférence avait accepté d’accueillir 17000 réfugiés juifs, chaque juif du Reich en péril aurait été sauvé ».

    « Vos papiers ! »

    L’engrenage des abandons et des lâchetés trouvera son apogée le 30 septembre 1938 avec les accords de Munich, conclut l’auteur de ce récit aussi édifiant que terrifiant.

    Le rigoureux et très émouvant essai de Claire Zalc, « Dénaturalisés : le retrait des nationalités sous Vichy », paru en octobre 2016, nous rappelle l’une des mesures tragiques de l’antisémitisme du régime de Vichy, conséquence, parmi d’autres, de l’échec de la Conférence d’Evian deux ans auparavant. L’essai de cette chercheuse de l’Institut d’histoire moderne et contemporaine de la rue d’Ulm, inédit et seulement précédé il y a quelques années sur le sujet par un article de Bernard Laguerre [voir ici→], s’ouvre sur l’aventure familiale de David et Ela Bienenfeld, couple de juifs polonais, de leurs trois enfants et de leur neveu, orphelin de père et de mère, un certain Georges Perec.

    Grâce à la loi du 10 août 1927 qui autorise les étrangers à prendre la nationalité française après trois ans de présence sur le territoire, les Bienenfeld deviennent français sur décision administrative du 23 décembre 1927. L’histoire, hélas, ne s’achèvera pas là pour eux et le cas Bienenfeld ne sera que l’une des aventures familiales, en proie à l’administration « vichyste », parmi des milliers d’autres, malheureuses et tragiques, qui jalonnent le livre de Claire Zalc. La loi du 22 juillet 1940, promulguée par le régime de Vichy, ordonnera en effet la révision de toutes les naturalisations acquise depuis 1927. Le dossier Bienenfeld est donc réexaminé et augmenté de la mention « Israélite ». Au printemps 1941, David et Ela, et leurs enfants, ne sont donc plus français, à l’exception de Bianka, l’une de leur fille mariée à un français de souche, et devenue Bianca Lamblin. Les courriers de David Bienenfeld assurant la Commission de dénaturalisation et la Préfecture de son profond attachement à la France, rappelant le rôle de son épouse, infirmière pendant la guerre, et la mort de son beau-frère, André Perec, mort pour la France en juin 1940, n’y feront rien. Les Bienenfeld s’enfuiront alors et se cacheront en Isère avec leurs enfants et leur neveu, échappant ainsi à une probable déportation. A la Libération, ils retrouveront leur qualité de citoyen français.

    De 1927 à 1940, 650000 personnes arrivées d’Europe du Sud et de l’Est, sont devenues françaises. La loi imposée par le Maréchal Pétain menaçait à présent du retrait de nationalité près d’un million de personnes. Nombre de juifs parmi eux, repérés sommairement par leur patronyme ou leurs métiers, seront les cibles majeures. « Ce faisant, les dénaturalisations ont participé à la mise en œuvre sur le territoire français de la Solution finale » (Claire Zalc).

    Certains personnels préfectoraux en charge des dénaturalisations (souvent les mêmes, rappelle l’auteur, qui, en 1927, étaient chargés des naturalisations) ont appliqué avec zèle les consignes de Vichy, dans un climat social et politique national, et international, infusé par l’antisémitisme. Même s’il est vrai aussi, souligne Claire Zalc, que « d’autres freinent la cadence, multiplient les décisions de maintien [de nationalité française] et font d’une certaine manière de la résistance en coulisse […]. Ces agents sont [en effet] dotés d’un pouvoir décisionnel considérable du fait de l’absence de contrôle parlementaire et juridictionnel ».

    L’étude de Claire Zalc est construite, dit-elle, « à ras des dossiers ». Elle décortique les logiques administratives, le déploiement de la machine bureaucratique, cette « forme ordinaire de la violence d’Etat », le fonctionnement de la Commission, les enquêtes menées sur le patriotisme et la moralité des « dénaturalisés ». Pris dans le faisceau de la Commission, ces malheureux écriront aux autorités administratives pour dire la douleur de leur sort et leur désir de rester français. Vainement. Parmi des milliers d’autres, Clara Abramowicz enverra, elle aussi, une lettre poignante au Président de la Commission qui n’aboutira qu’à un froid et terrible rapport du Préfet de police : « Bien que l’intéressée et sa famille ne fassent l’objet d’aucune remarque défavorable, j’estime que leur retour dans la communauté française ne présente aucun intérêt ». Clara, embarquée dans le convoi n° 50 le 4 mars 1943 à Drancy, achèvera sa vie au camp de Majdanek, en Pologne.

    Jacques Brélivet

    Raphaël Delpard, La conférence de la honte Évian, juillet 1938, Michalon, 2015.

    Claire Zalc, Dénaturalisés : le retrait des nationalités sous Vichy, Éditions du Seuil, 2016.

     

     


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