• Wanderers of the dark

     Maurice Blanchard

    à René Char 



    Nous allions notre chemin. Et notre chemin traversait le domaine de la nuit. Les cors de chasse et les gibecières dansaient sur les sommiers, hors de nos murs. Toutes sortes d’immondices y faisaient leur nid.   

    Il avait fait très chaud et nous prenions le frais dans la tête d’un crapaud. Une planète, accrochée de toutes ses pinces à la crinière du Soleil, se gonfla et devint aussi grosse qu’un bouton de culotte. Nous reconnûmes bien là le visage de l’enragée rouquine qui, à deux pas, nous lançait son venin. Son nom ne se prononce pas, mais c hacun sait qu’il y a une pierre précieuse dans la tête du crapaud.
    Wanderers of the dark
    Comme un fouet bien aiguisé, l’aile de l’engoulevent nous frôla les paupières. Un fleuve de lu mière entra par la brèche et nous vîmes un champ d’aloès dont les glaives étaient régulièrement disposés sur une pelouse en marbre noir. Le premier glaive nous fit la révérence, puis se redressa dans sa tunique de satin vert clair. Des points brillants nous lancèrent les 60 000 couleurs du prisme. Un feu violet vint nous cingler violemment les yeux, la peau de notre visage entra précipitamment dans nos oreilles et ressortit aussitôt‑: une femme était assise comme un Bodhisattva. Elle avait des yeux de chat ébloui, très minces, étirés vers les tempes. Elle était calme et rassasiée. Elle se balançait lentement comme un artichaut et, sur les gentils bourrelets de son ventre, des sourires et des frissons passaient comme une brise d’été. Et le glaive était en elle. Et nous marchio ns dans la laine épaisse de son sang.
     
    Nous descendîmes le trottoir et nous trouvâmes de ce fait sur la chaussée de l’Océan Atlantique, par 1‑800 mètres de fond. De riches poissons jetaient leurs phosphores par les fenêtres. Un gros œil de mercure hésita un instant sur la route à suivre, puis nous jeta un serpent d’argent qui nous glissa dans les doigts.

    Il arrive parfois qu’un voyageur, surpris, s’arrête et regarde un paysage brusquement apparu par la déchirure d’un nuage. Et le voyageur qui pourtant a vu du pays - son âge et son attitude sont là pour nous le certifier - le voyageur avance son index et se demande si c’est du carton. Un oiseau qui traverse le ciel le rend à sa splendide réalité. C’est par un sortilège de même nature que, remontant de 13 centimètres et demi sur un palier à claire-voie, nous nous retrouvâmes dans un vert bocage, très près d’une source aux sonorités luisantes d’ablettes et de tendres rossignolets, si près, dis-je, qu'une rafraîchissante poudre, mélange enlacé de benjoin et de Spitzberg, nous cribla le visage et y fit disparaître pour toujours les vestiges de la honte ancestrale.

    Nous étions sous un feuillage bizarrement découpé et orné ça et là de bourgeons hexagonaux. Nous admirions le fin et délicat travail de ces insectes découpeurs qui, de leurs puissants rostres triangulaires, nous avaient ménagé ces espaces multidimensionnels. Nous admirions, oubliant l’heure et les créatures qui lui donnent un sens. Oui‑! nous étions debout immobiles dans ce bocage et seule, la mince porcelaine de l’émotion nous séparait.

    Ah, nous n’étions pas au Mont-Gerbier-de-Jonc, ni n’importe où ailleurs, non‑! Nous étions dans une atmosphère poétique à crier, et c’était la source du premier Océan, la source aux fentes invisibles. Et nous ne vîmes d’abord, dans les lignes de sa main, que le sourire étroit d’un avenir incertain, puis la chevelure s’écarta et nous la vîmes, certes‑! dans le berceau des orages, mais intacte. Notre serpent prit la forme du désir. Nous ne pûmes le maintenir. Il se précipita dans la source et son gel soudain fut comme la pétrification de notre ardeur.

    — Je crois, ami‑! que nous y sommes pour toujours‑?

    — Mais oui, Blanchard‑! Dans l’éternelle virginité‑!

    Il y avait du monde dans la lutte et ce monde reposait sur une collection de feuillages. Les uns étaient assis sur leur propre panier, on les voyait peu, mais ils avaient une odeur de pré fleuri bordé de noisetiers. D’autres étaient couchés, assis, debout tout à la fois, ou presque, sur le tapis troué des absents et des morts. Ceux-là, on les voyait‑! Et on les entendait‑! Mais leur présence avait, du moins, un certain talent‑: celui de transformer notre soupe et notre rosbif aux pommes en excréments de chien. Leurs voix désagréables chantaient et nous avions de grosses mouches sur le cœur.

    Nous sortîmes sur le boulevard pour respirer un peu l’odeur du goudron. Nous avancions lentement, la bouche entr’ouverte, Balzac-en-bronze était avec nous, était entre nous‑! Comment était-il venu là‑? nous ne le sûmes jamais. Il aimait l’odeur du goudron, aussi, car son nez fonctionnait puissamment. Son inclinaison latérale ne laissait pas d’être gênante. A chaque pas, je butais dans sa pantoufle et je manquais de m’allonger sur l’asphalte tandis que vous souteniez de votre épaule gauche son lourd cerveau de coryza. Je craignais un malheur‑! Après une puissante méditation il nous dit‑: “Messieurs, je ne comprends pas pourquoi vous marchez de travers. Vous ne pouvez pas marcher droit comme tout le monde‑?” Nous essayâmes et cela alla très bien. C’est lui qui avait raison. Aussi disparut-il comme il était venu‑! Le repos du travailleur est au-delà de toute imagination.

    Et maintenant que me voilà seul dans le grand silence noir, je hurle et je vois apparaître des montagnes de neige qui se balancent lentement sur les toits de la ville morte‑. Je suis passé, cette nuit, près du château, et les carrosses de Louis XV attendaient au long de la grille. Les chevaux impatients étaient difficilement maintenus par les esclaves. Les seigneurs apparurent. C’étaient de grands oiseaux sans bec dont le plumage en résine fumante flottait sur les marches du perron. Je poussai mon visage entre deux barreaux de ma cage nocturne et je lançai de toute ma rage le retentissant cri de la mort. Les chevaux s’envolèrent. Des agents, près de moi, firent les indifférents, ils regardèrent leur montre. Il ne restait plus, de l’autre côté, qu’un condamné à mort ligoté sur une chaise de pianiste. Ses membres étaient brisés et il attendait le point du jour et les douze coups de la délivrance.



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