• Ysmal absolument

     Jean-Claude Leroy

    Catherine Ysmal (2014)

    « Né colère, je suis entré dans mon nom en marchant sur une bille. » [1]

    L’an dernier, après une traversée du désert de quelque temps, les éditions Quidam sortaient un court et très beau texte à valeur d’oasis, un texte signé Catherine Ysmal, auteur d’un premier roman remarquable et remarqué révélé à la même enseigne en 2013.


    Il arrive parfois, c’est rare, qu’un éditeur s’affranchisse des règles commerciales, lesquelles voudraient que seul un roman de 150 pages minimum vaille d’être mis au monde, pour publier un texte lapidaire dont l’évidence s’est imposée à lui comme elle s’imposera au futur lecteur. Les éditions de minuit nous ont fait cette surprise jadis avec des proses de Beckett, Pinget, Echenoz. L’an dernier, après une traversée du désert de quelque temps, les éditions Quidam sortaient un court et très beau texte à valeur d’oasis, un texte signé Catherine Ysmal, auteur d’un premier roman remarquable et remarqué révélé à la même enseigne en 2013 [2]

    L’enterrement du père a eu lieu, c’est la condition de ce qui est écrit dans À vous tous je rends la couronne [3], le deuil pour autant ne prend pas un air convenu, on croirait plutôt à un réveil d’orphelin. Observant le monde, il se rappelle de la vie, soudain. « J’aime ce chat crevé autant que mon père mais la mort du chat ne me libère de rien. » Il, celui qui reste, s’appelle Ilya. Comment transformer Ilya en « Je suis » ? Ou « Je suis » en Ilya ? Comment cela ne pourra faire qu’un. C’est sans doute la question du livre.

    « Ilya, c’est mon prénom. Une sorte d’estuaire par lequel je prends le large. » Prendre le large, il s’agit de cela, dressant le constat des étroitesses passées sur lesquelles doit se bâtir ce qui voudrait suivre, ce qui va suivre. « Mes parents devaient tenir du silex et du sol. Aussi du journal dont on nous faisait lecture.  J’ai pour héritage le matelas par terre, un cendrier en terre cuite, un pavé et de la poussière partout : dégénérescence des vieux papiers dont je m’entoure, bribes d’articles de quotidiens, tranches craquantes de vieux livres, peaux rassies d’orange, vieilles chaussettes planquées sous l’armoire. » Le large, on dirait aussi bien la plénitude. Une fois les comptes réglés, la voie ouverte qu’on va attaquer enfin sans freiner des quatre fers.

    Chez Catherine Ysmal, tellement au-delà d’un nominalisme paresseux, le message en détention dans l’écriture, laquelle – forgée autant que jetée – prend sa force dans sa détermination obstinée, se planque dans la conscience du lecteur avec un déhanchement d’adolescent moins effronté que renversant. Ce doit être cela, le style.

     Je ne sais quelle langue je parle, ni de quoi est fait ce texte que je deviens et auquel je ne tiens que d’un doigt.

    S’en foutre. Évidemment faux. Parade. 

    De même qu’il y a des regards impossibles à soutenir, certaines écritures sont trop vraies pour être accréditées, on ne porte pas de jugement, on reçoit, on attrape et on s’en va vite avec le butin. Au fond du désert de soi. La marque reste longtemps. La soif. La vraie soif.

     Moi j’attends. J’attends que les greffons de sable que je rêve ou dorme, respire ou halète, n’articulent plus leur pouvoir. 

    Un texte mis en place avec une telle sûreté que pas un mot ne bougerait sans faire trembler l’édifice, la phrase, le roman, le livre. L’écriture d’Ysmal, on voudrait plutôt vous la lire à voix haute, vous dire : Écoutez ça ! Négligez un peu votre cancer ! Écoutez ça ! Ce que ça veut dire ? Pourquoi le saurais-je ? Ça dit : foutez le camp. Ça dit : Écrivez comme moi aussi je me mets à écrire. Faites ce geste-là. Enterrez vos morts, et vivez !

    – Taisez-vous. Vous : crachoirs, réceptacles de mots prudents, jolis-jolis. Vous, vidanges de ceux que vous preniez malin plaisir à policer. Il n’y a rien de beau au monde crasse. Ou votre bohème. Rien de beau en effet à l’armure que je porte, protection aux claques, et rien de beau non plus, à son clapet qui me ferme.

    Regardez mes mains ! Elles passent et repassent sur vos verbes. J’effacerai tout. Tout de ton nom gavé d’éternité. 

    J-C L (Mediapart, été 2015)

     

    À vous tous je rends la couronne, Quidam éditeur, 2014. – 8 €

    On peut commander ici :

    http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/A-vous-tous-je-rends-la-couronne.html

     

    Site de Catherine Ysmal : http://www.catherineysmal.net/

    Site des éditions Quidam : http://www.quidamediteur.com/index.html

    Bibliographie de Catherine Ysmal :

    Tunnel, Maelström, 2012.

    Irène, Nestor et la vérité, Quidam éditeur, 2013.


    [1] Tous les passages en italiques sont extraits de À vous tous je rends la couronne.

    [2] Cf. sur Remue.net un billet de Jacques Josse.

    [3] Voir sur Mediapart, concernant ce même livre, un billet de Charybde 2, ici.

     

     


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